Afrique subsaharienne

Etre une personne LGBTI en Afrique de l’Ouest : une vie entre le marteau et l’enclume

Au cours des trois derniers mois, coup sur coup, des juntes militaires se sont emparés du pouvoir au Mali d’abord, le 24 Mai 2021, puis en Guinée, le 05 Septembre. Le Sénégal voisin apparaît comme un pôle de stabilité régionale dans une région où l’étiolement de la démocratie vient ébranler un peu plus la société civile. Pour les personnes LGBTI de cette partie de l’Afrique de l’Ouest, c’est un défi supplémentaire qui vient s’agréger à la menace du radicalisme islamiste.

A travers trois entretiens, 76crimes est allé donner la parole à des activistes issus de trois pays francophones de la région.

L’Afrique de l’Ouest

Entretiens menés par Moïse MANOEL en Septembre 2021

Au Sénégal

Drapeau du Sénégal

Hamidou Sagna (pseudonyme) : « Activiste au sein du Collectif Free, je peux témoigner d’une situation très difficile ces derniers mois en particulier pour les demandeurs d’asile issus des pays de la région, en proie à de forts troubles politiques (Gambie, Guinée, Mali, Burkina-Faso).

Parmi ces demandeurs d’asile se trouve nombre de personnes LGBTI, car avant les attentats islamistes et les coups d’état militaire, il y avait déjà une forte homophobie qui prévalait dans la sous-région qui annonçait elle-même la montée en puissance des groupes religieux fondamentalistes.

Le Sénégal reste une démocratie bien qu’imparfaite. Par conséquent, notre stabilité attire les personnes LGBTI de la sous-région. Pourtant notre pays n’est pas un refuge sûr en termes d’homophobie. Et même si les opportunités économiques sont plus importantes que dans les pays voisins, la COVID-19 a charrié son lot de précarité ici.

Dans ce contexte, nous dénonçons un manque de prise en compte de ces publics de la part de l’Etat sénégalais, en termes de politiques d’accueil. On peut dénoncer pêle-mêle, l’absence de structure d’hébergement, l’absence de suivi médical ou encore l’absence de suivi psychologique, alors que l’on a affaire à un public fuyant des violences et disposant de la liberté de circulation dans l’espace de l’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine).

Entre le marteau et l’enclume, les réfugiés LGBTI, eux, peuvent être à tout moment l’objet de la vindicte populaire, notamment de la part des soutiens d’Ousmane Sonko, puisque la structure du discours politique de ce dernier emprunte directement son inspiration au corpus islamiste.

Image diffusée par le collectif « And Samm Djikko Yi »

D’ailleurs violences à l’égard des personnes LGBTI au Sénégal n’ont pas reculé ces derniers mois. Cette violence touche les individus mais aussi les organisations. Dernièrement, des personnes alléguant être de la police n’ont pas hésité à contacter notre collectif afin de pouvoir m’approcher et de pouvoir me localiser, alors que je vis désormais caché en Amérique Latine.

Toutefois, nous pouvons nous réjouir du fait que l’Assemblée Nationale sénégalaise n’a finalement pas examiné la pétition LGBTphobe du collectif intégriste « And Samm Djikko Yi », dirigé par Ababacar Mboup qui appelait à surpénaliser l’homosexualité au Sénégal (avec l’article 319 alinéa 3 l’homosexualité est passible de 5 ans de prison et de 1 500 000 francs CFA). Nous délivrons même un satisfecit à nos députés, en la matière ».

Abou Tandjigora (pseudonyme) : « En tant qu’avocat au barreau de Dakar, je dois préciser que le Sénégal a signé les différentes conventions internationales (Convention de Genève de 1951; Protocole de New-York de 1967) ayant droit à la demande d’asile. Ce auquel nous assistons, c’est à l’arrivée de vagues de réfugiés économiques n’étant pas nécessairement éligibles à la demande d’asile. Face à ces mouvements de populations récents, le Sénégal a renforcé la surveillance à ses frontières, notamment avec le Mali, afin d’éviter toute infiltration de groupuscules terroristes ».

En Guinée

Drapeau de la Guinée

Ousmane Sané (pseudonyme) : « En Guinée, il y a une pénalisation de l’homosexualité. En effet, les dispositions de l’article 325 de notre code pénal prévoit que « tout acte impudique ou contre nature commis avec un individu de son sexe sera puni d’un emprisonnement de 6 mois à 3 ans et d’une amende de 100.000 à 1.000.000 de Francs guinéens ».

En tant qu’observateur, au temps d’Alpha Condé récemment déchu, il y avait déjà beaucoup de stigmatisation associant les personnes LGBTI à un agenda impérialiste occidental, voulu et imposé par la France et les Etats-Unis. De plus, les prêches de certains imams rendent les théories complotistes très virales ici. Il y a un véritable manque de contrôle quant à ce qui se dit dans certains lieux de culte, mais il ne faut pas généraliser.

En tout cas, en tant qu’acteur de terrain, je ne relève pas une résurgence de l’intégrisme islamiste en Guinée, mais par contre, il y a bel et bien des personnes fondamentalistes. Elles sont visibles dans l’espace public, mais les discours de radicalisme religieux n’ont pas l’air de trouver un terreau fertile ici. Les guinéens sont en général assez circonspects vis à vis de l’islam politique et ceux qui choisissent d’embrasser l’islam le plus rigoriste, sont en général soutenus par des officines étrangères. De plus, à Conakry, sur la côte, nous sommes un peu éloigné des réalités vécues au Sahel.

L’ex président Alpha Condé est au main des putschistes.
Image diffusée par la junte sur les réseaux sociaux.

Cependant, au quotidien, la vie des personnes LGBTI est loin d’être simple en Guinée, car la pénalisation de l’homosexualité permet aux forces de l’ordre ou aux bandits d’effectuer un racket au prétexte de notre orientation sexuelle. Comme ailleurs, les réseaux sociaux servent par trop souvent à piéger de jeunes gays imprudents. Néanmoins, si la situation des personnes LGBTI est très tendue dans certaines villes de l’intérieur du pays, comme à Kankan; à Conakry, la capitale, les choses sont plus calmes.

Depuis le coup d’Etat du 05 Septembre dernier, à l’instar du reste de la population guinéenne, nous demandons aux personnes LGBTI de se faire discrète et de rejoindre leur domicile avant 18H00. Les raisons de ce coup d’Etat sont encore obscures. Il s’agit d’un nouveau coup dur pour la société civile, mais plus que d’autres, nous devons nous tenir à l’écart de troubles. Par contre nous n’avons aucune idée du moment où le processus démocratique reprendra son cours ».

Au Mali

Drapeau du Mali

Boubacar Bakayoko (pseudonyme) : « Depuis presque dix ans, le Mali est en proie à la guerre et à l’instabilité. Le gouvernement malien lutte pour l’intégrité territoriale du Mali, contre des groupes islamistes terroristes se revendiquant de Daesh et d’Al Qaida. Certains rebelles touarègues leur apportent leurs connaissances de la topographie de la région pour pouvoir mettre en pièces la souveraineté de Bamako. Aujourd’hui, les groupes terroristes ont aussi pris des localités du centre et même du sud du pays. Le pays est fracturé et c’est dans ce contexte qu’est intervenu le coup d’Etat militaire du 24 Mai dernier. En dix ans, trois coups d’Etat ont eu lieu, émanant à chaque fois d’une armée qui ne parvient pas à protéger les populations des exactions des terroristes.

En tant qu’observateur de la vie politique et sociale établi à Bamako, je suis toutefois mieux avisé quant à ce qui se passe dans le sud du pays. Cependant, les violences et les restrictions de liberté inhérentes à un contexte de guerre et d’instabilité politique rendent le travail chaque jour plus difficile aux organisations de la vie civile. Le contexte est aussi propice à de nombreuses migrations et les personnes LGBTI ne font pas exception quand leur vie est en danger au Nord du pays. Aussi, de nombreuses personnes essaient de quitter le pays, pour d’autres Etats de la sous-région.

Image diffusée par le collectif « Kojugu keleba’a »

Concernant les personnes LGBTI, il n’y a pas à proprement parlé de loi anti-LGBT au Mali, contrairement à d’autres Etats, tels que la Guinée, le Sénégal ou le Nigéria. Toutefois, l’on aurait tort de s’en féliciter, car les personnes LGBTI ne sont pas du tout protégées ici. C’est même tout l’inverse.

En 2020, dans le sillage d’autres mouvements homophobes africains, sont apparues des ligues de la vertu à Bamako, promettant de lutter contre des thérapies de conversion vaccinale à l’homosexualité, ourdies par des blouses blanches. Des listes de noms ont été divulguées dans une cabale complotiste et obscurantiste mettant en cause la science et les professions médicales, au nom de la protection des enfants.

Parmi ces ligues, l’on trouve des groupuscules tels que Mara Ka Segui Sô, Kojugu keleba’a ou encore Djama Kungo. Des personnalités s’y détachent. L’on peut citer entre autres « Solo Maliba » (pseudonyme) et surtout Sekou Nimaga, un canado-malien, actif sur facebook sous l’alias Lchm chico 223 junior.

Ces gens ont effectué des marches et des rassemblements de sensibilisation notamment en 2020, le 07 Mars et le 23 Février. De plus, ils restent toujours actifs et n’offrent pas beaucoup de répit aux personnes LGBTI qui sont traquées sur les applications de rencontre qui constituaient pourtant leurs derniers espaces de liberté ».

Vous pouvez joindre l’auteur de l’article ainsi que les personnes interviewées en écrivant à info@76crimes.com.

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2 réflexions sur “Etre une personne LGBTI en Afrique de l’Ouest : une vie entre le marteau et l’enclume

  1. Pingback: Le Collectif Free du Sénégal : 1 an de lutte contre les LGBTphobies au Sénégal ! | 76 Crimes en français

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