Afrique subsaharienne

Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko devant la Cour Pénale Internationale ?

Le Sénégal, autrefois considéré comme le « phare démocratique » de l’Afrique de l’Ouest et premier signataire de la CPI, utilise aujourd’hui l’appareil d’État pour persécuter légalement ses propres citoyens, s’alignant sur des rhétoriques de repli identitaire similaires à des régimes autoritaires.

Ce qui va suivre résulte d’un entretien avec un militant associatif suite au drame absolu qui touche des millions d’hommes et de femmes sénégalais-es homosexuel-le-s, bisexuel-e-s, transgenres.

Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko en 2024 (@lifemag.ci sur Instagram)

Par Rodolphe (pseudonyme), un artiviste et intellectuel originaire d’Afrique Centrale

Une criminalisation de l’homosexualité déjà ancienne

La situation des personnes LGBTQIA+ au Sénégal est, de l’avis de toutes les organisations de défense des droits humains (comme Amnesty International ou Human Rights Watch), extrêmement préoccupante et marquée par une violence systémique

L’homosexualité n’est pas mentionnée explicitement sous ce terme dans le Code pénal sénégalais, mais elle est réprimée via la notion d’« acte contre-nature ».

Cette disposition a été introduite par la loi n° 66-16 du 12 février 1966, qui a modifié l’article 319 (alinéa 3) du Code pénal. Ce texte punissait alors l’acte impudique ou contre-nature avec un individu de son sexe d’une peine de 1 à 5 ans d’emprisonnement.

Ce saut dans le passé est important car il casse l’image d’une société sénégalaise ouverte et tolérante, car cela n’a jamais été le cas, encore moins sur cette question. Le Sénégal n’est pas la Norvège.

60 ans après la première criminalisation de l’homosexualité la situation empire

60 ans lus tard, Le cadre légal a été considérablement durci : les députés sénégalais ont adopté le projet de loi n°05/2026 le mercredi 11 mars 2026 et la loi a été officiellement promulguée à la fin du mois de mars 2026.

Les images de députés homophobes exultant de joie lors de l’adoption du projet de loi ont frappé les esprits et donnent encore la nausée à celles et ceux soucieux des droits de l’homme. Les sanctions pour les actes contre nature (désormais définis explicitement comme les relations entre personnes de même sexe) passent de 5 à 10 ans de prison.

Entre outre, la loi criminalise également l’« apologie », le soutien ou le financement de l’homosexualité. Le texte supprime ainsi l’ancienne formulation floue d’« actes impudiques » pour se concentrer strictement sur la définition de rapports entre individus de même sexe.

Le Sénégal est un pays profondément croyant (environ 95 % de musulmans et 5 % de chrétiens). Les puissantes confréries soufies (Mourides, Tidianes, etc.) structurent la vie sociale et politique. Pour elles, comme pour l’Église catholique locale, l’homosexualité est perçue comme un péché absolu et une transgression des lois divines.

Aussi, la société sénégalaise accorde une importance cruciale à la famille patriarcale traditionnelle et à la reproduction. Dans ce contexte, l’homosexualité est souvent vue comme une menace directe pour la continuité de la lignée et les valeurs ancestrales.

A l’heure de la montée des BRICS, beaucoup de Sénégalais perçoivent la promotion des droits LGBTQIA+ par les pays occidentaux et les ONG internationales comme une forme de néocolonialisme.

L’idée dominante est que l’Occident tente d’imposer des valeurs qui ne sont pas africaines. Plus la pression internationale ou diplomatique est forte, plus le sentiment de résistance nationale se durcit, transformant la lutte contre l’homosexualité en un acte de souveraineté culturelle.

La question de l’homosexualité est devenue une arme politique redoutable. Aucun homme politique sénégalais ne peut se permettre de paraître « laxiste » sur ce sujet sous peine de suicide politique. En fait, il faudrait un homme politique sénégalais courageux comme le fut François Mitterrand dans son opposition franche à la peine de mort, à une époque où la majorité des français la soutenaient. Il n’y en a pas, tout simplement.

Le durcissement de la loi en 2026 a d’ailleurs été largement porté par des collectifs civils et religieux très influents forçant le pouvoir législatif à s’aligner pour s’assurer le soutien populaire. Paradoxe : ces mouvements ont bénéficié de l’argent d’organismes chrétiens intégristes basés aux Etats-Unis. Homophobes de tous les pays, réunissez-vous…

La singularité des ressorts de l’homophobie au Sénégal

Dans l’imaginaire collectif, favorisé par certains discours radicaux, l’homosexualité est associée à des théories du complot : l’idée qu’il existerait des réseaux secrets financés par l’étranger pour « pervertir » la jeunesse sénégalaise. Cette perception transforme un sujet de liberté privée en une supposée menace pour la sécurité nationale et la moralité publique.

Ces théories, on les retrouve dans d’autres pays, pas uniquement sur le continent africain, mais au Sénégal, cela prend une dimension tragique. Le manque de personnalités LGBT+ sénégalaises visibles, assumées, à visage découvert dans l’espace public n’a pas aidé.

En Chine, en Russie ou en Turquie (dans ces trois pays, les relations homosexuelles ne sont pas illégales), l’approche est avant tout politique : l’État réprime la visibilité publique, l’activisme ou « l’apologie », mais la police ne mène généralement pas de raids systématiques dans les domiciles privés pour flagrant délit.

Il en va de même pour des pays où les relations homosexuelles sont illégales (Maroc, Algérie, Soudan etc). A vrai dire, la situation au Sénégal est tellement grave qu’elle conduit certains à se réfugier dans des pays dont l’arsenal législatif est pourtant hostile aux personnes LGBT+.

Au Sénégal, la dynamique est radicalement différente et bien plus explosive pour deux raisons. Ce ne sont souvent pas les autorités qui initient la traque, mais la société civile elle-même (voisins, familles, comités de quartier).

Au Sénégal, la délation est devenue un outil de contrôle social. La police intervient fréquemment après des rumeurs ou des lynchages populaires pour « maintenir l’ordre public ». On retrouve là l’ambiance qui pouvait régner dans les pays occupés par l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, avec une population clairement fanatisée.

Conscients du risque de dérives de type « chasse aux sorcières », les législateurs ont intégré dans le texte de mars 2026 une disposition punissant la « dénonciation abusive faite de mauvaise foi ». C’est une tentative de compromis juridique pour éviter que n’importe qui puisse faire emprisonner un voisin par pure jalousie ou vengeance, même si la peur dans la sphère privée reste immense. Malheureusement, cette disposition semble vaine.

La violence structurelle de la société sénégalaise à l’égard des LGBT interroge d’autres sociétés du continent africain, qui ne sont pas pour autant ‘gay-friendly’.

Une rhétorique panafricaniste faussaire au service d’un projet de terreur

L’idée d’une Afrique monolithique et uniformément homophobe est un mythe, souvent entretenu par les discours politiques locaux et occidentaux. Près de la moitié des pays africains ne pénalisent pas l’homosexualité. Des pays comme le Cap-Vert, le Gabon, la Côte d’Ivoire, l’Angola ou le Mozambique n’ont pas de lois criminalisant les homosexuels dans leur code pénal. L’Afrique du Sud, quant à elle, protège explicitement les droits des personnes LGBT+ dans sa Constitution et autorise le mariage pour tous depuis 2006

Le Sénégal, de par son modèle de démocratie stable et l’influence intellectuelle de ses chefs religieux, se considère souvent comme un « phare » moral en Afrique de l’Ouest. En durcissant sa loi, le pouvoir cherche à envoyer un signal de résistance culturelle globale face à l’Occident, s’appropriant ainsi une voix panafricaine qui ne reflète pourtant pas la diversité légale du continent.

Pour la communauté LGBT+ sénégalaise, l’horizon s’assombrit nettement. La loi de 2026 criminalisant également « l’apologie » et le soutien (visant directement les ONG et les défenseurs des droits humains), les réseaux d’entraide vont devoir s’éteindre ou basculer dans la clandestinité la plus totale. On assiste déjà à une accélération des départs et des demandes d’asile vers l’Europe, l’Amérique du Nord, ou vers des pays africains plus tolérants.

Le Sénégal risque de subir des pressions économiques (suspension de certaines aides au développement par des pays occidentaux, à l’instar de ce qu’a connu l’Ouganda). Cependant, le pays est un allié stratégique trop important dans la région (notamment sur les questions de sécurité et d’énergie avec le gaz et le pétrole) pour que les partenaires internationaux rompent totalement les relations.

On s’achemine donc vers une diplomatie de la tension permanente, où le sujet sera évité dans les sommets officiels mais restera un point de friction majeur. Business is business : les Jeux Olympiques de Berlin ont été un franc succès en 1936, dans l’Allemagne hitlérienne, alors que les juifs étaient devenus des citoyens de seconde zone, exclus de nombreux métiers et de la vie publique…

Le gouvernement d’Ousmane Sonko et du président Bassirou Diomaye Faye s’inscrit dans une rhétorique de souveraineté identitaire et de « rupture ». En désignant l’homosexualité comme un « poison occidental » importé, le pouvoir crée un ciment nationaliste. Purifier le corps social de cette orientation devient, dans leur discours, un acte de décolonisation mentale et de préservation de la « pureté » des mœurs sénégalaises.

Le Sénégal traverse une crise économique et sociale profonde. Faute de pouvoir résoudre immédiatement le chômage des jeunes ou l’inflation, le gouvernement offre une « victoire culturelle » à la population et aux puissants mouvements religieux. C’est un moyen gratuit et populaire de souder la nation autour d’un ennemi commun invisible.

Sur le plan de la détresse humaine, la terreur de la traque est comparable à celle des juifs dans l’Allemagne nazie. L’État sénégalais ne cherche pas à exterminer physiquement les LGBT, mais à terroriser pour forcer à l’invisibilité, au mariage forcé ou à l’exil. La traque est souvent initiée par la population (voisins, familles) et l’État s’en fait le relais légal.

La situation sénégalaise relève t-elle de la Cour Pénale Internationale ?

Peut-on traîner Faye et Sonko devant la CPI ?

Le Sénégal a effectivement ratifié le Traité de Rome instituant la Cour Pénale Internationale (CPI) en 1999 (il fut même le premier pays au monde à le faire). Théoriquement, ses dirigeants sont donc sous sa juridiction. Pour que la CPI intervienne, il faut prouver un crime de génocide, un crime de guerre, ou un crime contre l’humanité (Article 7 du Statut de Rome).

Le crime contre l’humanité inclut la « persécution de tout groupe identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou de sexe ».

Lors de la rédaction du Traité de Rome en 1998, les États conservateurs ont insisté pour que le mot « sexe » désigne strictement les hommes et les femmes dans le contexte social, excluant explicitement l’orientation sexuelle.

Même si la jurisprudence internationale évolue, la CPI ne poursuit pas, à ce jour, les discriminations ou persécutions basées uniquement sur l’homosexualité, tant qu’il n’y a pas d’attaques sanglantes, massives et généralisées (massacres de masse orchestrés par l’État).

Toutefois, il faut sonner l’alarme car la population n’hésite pas à brûler les corps de défunts au prétexte qu’ils étaient homosexuels.

La prochaine étape, hélas, c’est qu’une personne soit brûlée vivante. Dans la situation éruptive actuelle, ce n’est qu’une question de temps.

Cependant, il existe un cas d’école : L’Afghanistan a ratifié le Traité de Rome en février 2003 (sous le gouvernement de transition post-Talibans). Juridiquement, l’Afghanistan est un État membre de la CPI. C’est d’ailleurs pourquoi le procureur de la CPI mène actuellement des enquêtes sur les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis dans le pays, bien que le régime actuel des Talibans refuse toute coopération avec la Cour. Le Sénégal évoque tantôt l’Allemagne nazie tantôt l’Afghanistan. On peut rêver mieux comme modèle.


Les paradoxes du Sénégal

La société sénégalaise a un problème majeur et violent avec une forme spécifique d’altérité : celle qui bouscule l’ordre sexuel, de genre et les normes religieuses.

Ce constat met en lumière le grand paradoxe sénégalais, caractérisé par une tension permanente entre deux concepts : la Teranga (hospitalité en wolof) et le rejet de la différence sexuelle.

Le Sénégal est un modèle de vivre-ensemble. Les différentes ethnies (Wolofs, Pulaars, Sérères, Diolas…) cohabitent en paix grâce à des mécanismes ancestraux comme le « cousinage à plaisanterie ». De plus, la minorité chrétienne (5 %) vit en parfaite harmonie avec la majorité musulmane (95 %), le premier président du pays (Léopold Sédar Senghor) ayant lui-même été un catholique dans un pays presque entièrement musulman.

Dans ce cadre, la société sénégalaise sait parfaitement gérer l’altérité culturelle, ethnique ou religieuse. Pour comprendre pourquoi cette tolérance s’effondre face à l’homosexualité, il faut comprendre le concept social du Sutura (la discrétion, la pudeur, le secret).

Au Sénégal, l’altérité est tolérée tant qu’elle ne s’affiche pas publiquement et qu’elle ne remet pas en cause les fondements de la communauté. Pendant très longtemps, les minorités sexuelles (notamment les Góor-jigen, littéralement « hommes-femmes » en wolof) existaient dans la société et y avaient une place (dans les cérémonies, les baptêmes), car elles respectaient cette règle non écrite de la discrétion. L’altérité était tolérée tant qu’elle restait invisible ou codifiée.

Les enquêtes de l’institut Afrobarometer (notamment celle de 2025) confirment ce paradoxe : les Sénégalais affichent des taux de tolérance très élevés envers les personnes d’ethnies, de religions ou de nationalités différentes, mais le rejet de l’homosexualité frôle les 95 à 99 %.

Ce rejet violent s’explique par le fait que l’altérité LGBT+ est perçue non pas comme une simple « différence », mais comme une rupture existentielle : dans l’imaginaire collectif, façonné par un islam confrérique rigoriste et des valeurs patriarcales, l’homosexualité n’est pas une « autre façon d’être ». C’est une rébellion contre l’ordre divin et biologique.

Accepter cette altérité, pour beaucoup, équivaudrait à accepter la destruction de la cellule familiale et l’effondrement moral de la société.

Ensuite, ce qui bloque l’assimilation de cette différence, c’est l’idée reçue qu’elle n’est pas africaine, qu’elle vient de l’extérieur. L’altérité interne (l’ethnie d’à côté) est acceptée car elle fait partie de l’histoire du pays. L’altérité LGBT+ est vue à tort comme un virus culturel importé d’Occident pour pervertir la jeunesse.

Nous l’avons écrit plus haut : l’altérité cachée pouvait être encore tolérée. Or, ce n’est plus le cas puisque l’État rentre littéralement dans les chambres à coucher des citoyens, en s’appuyant sur la délation. Dorénavant, même invisible, cette altérité n’est plus tolérée.

Tant que la tolérance sera présentée avec des concepts ou des financements occidentaux, elle sera rejetée comme une agression culturelle. Le changement ne peut pas être porté par des ONG internationales, mais par des intellectuels, des artistes et des figures sénégalaises respectées, comme récemment l’écrivaine Fatou Diome au positionnement courageux.

Cela dit, l’argument des droits humains est inaudible pour la majorité. En revanche, l’argument de la santé publique et de la préservation de la société est beaucoup plus percutant. Les données de l’ONU montrent que la criminalisation pousse les populations vulnérables à fuir les structures de soins.

Cela fait exploser les cas de VIH qui, par le biais de la clandestinité et des mariages de façade, finissent par toucher l’ensemble de la population (hommes et femmes).

Quelques leviers d’espoir

La loi de 2026 a conservé une « clause de sauvegarde » pour les structures de santé. D’ailleurs, c’est par cette brèche de l’accès aux soins, de la psychologie et de la médecine que le dialogue scientifique doit remplacer le dogme politique. Mais la peur est trop forte, trop grande de la délation et d’ores et déjà de nombreux malades du VIH ne vont plus récupérer leurs traitements dans les centres prévus à cet effet.

D’autre part, rien ne se fera sans les chefs religieux (les Khalifes des grandes confréries soufies). L’État s’aligne sur eux ; si leur discours bouge, la société bougera. Sans leur demander d’approuver l’homosexualité (ce qui est théologiquement impossible à court terme), il s’agirait de les amener à condamner la violence, les lynchages et la délation au nom des valeurs islamiques de paix sociale (Maslaha) et de préservation de la dignité humaine.

Si les Khalifes rappellent que la traque et la violence privée sont anti-islamiques, la tension baissera d’un cran. On revient une fois de plus au courage des hommes et des femmes politiques. Or, ce courage n’existe pas.

Actuellement, les discours populistes entretiennent une confusion totale entre homosexualité, pédophilie et réseaux de perversion. Pour qu’une société tolère, elle doit d’abord comprendre. Un travail de fond, souvent mené discrètement par des journalistes courageux ou des universitaires, est nécessaire pour déconstruire ces amalgames et expliquer que l’orientation sexuelle relève de l’intime et non d’un complot géopolitique.

Enfin, aussi surprenant que cela puisse paraître, la tolérance progresse quand le niveau de vie s’améliore. Lorsque le gouvernement d’Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye Faye parviendra (ou non) à stabiliser l’économie, à réduire le chômage des jeunes et l’inflation, on peut espérer que la nécessité politique d’utiliser la communauté LGBT+ comme un « bouc émissaire de diversion » s’atténuera. Une société qui a confiance en son avenir a moins besoin de se chercher des ennemis imaginaires.

Soyons francs, la société sénégalaise est très mal partie.

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