La situation des personnes LGBT+ en Sierra Leone, petit pays d’Afrique de l’Ouest anglophone, est largement méconnue dans la francophonie. Pour 76crimes, George Reginald Freeman Browne, le directeur général de Pride Equality International, une ONG de lutte contre le VIH en Sierra Leone et parmi la diaspora en Espagne, apporte son éclairage quant à la situation économique des personnes LGBT+ dans son pays natal.

Le cadre juridique et légal sierra-leonais
76crimes : « Quel est le cadre politique et légal entourant les droits LGBT+ en Sierra Leone ? »
George Reginald Freeman Browne : « La Sierra-Leone indépendante depuis 1961 a hérité des lois coloniales britanniques dont une loi datant de 1861 criminalisant les relations charnelles entre individus de même sexe. En principe, l’homosexualité y est même de jure passible de la prison à vie, bien que la loi y soit peu appliquée ».
76crimes : « Avez-vous idée du nombre de personnes incarcérées pour homosexualité en Sierra Leone ? »
George Reginald Freeman Browne : « Je n’en ai pas la moindre idée, car il est compliqué de pouvoir recouper les informations ayant trait aux arrestations dans le pays. Il n’y a pas ce type d’outil statistique.
Par contre, la loi coloniale sert toujours de levier de pression pour commettre des extorsions au détriment des personnes LGBT+.
Aussi, depuis 2023, quelques progrès ont été enregistrés sur le front de la lutte contre les discriminations au travail, avec l’adoption d’une loi qui proscrit l’homophobie (NDLR : Employment Act du 11 Mai 2023). Cependant, en pratique, cette loi n’est que trop méconnue ou ignorée ».
L’insertion professionnelle des personnes LGBT+
76crimes : « Qu’en est-il des droits économiques LGBT+ en Sierra Leone, en terme d’insertion professionnelle ? »
George Reginald Freeman Browne : « Il y a un impératif à s’intéresser à l’insertion sociale et économique des personnes LGBT+ qui ne peuvent pas le cacher et qui vivent en marge des communautés chrétiennes et islamiques qui émaillent la Sierra Leone.
Pour les personnes trans, je serais même enclin à penser que la situation est encore pire, car ces dernières sont à la fois discriminées sur le fondement de leur orientation sexuelle, mais aussi de leur identité et expression de genre. L’accès au marché de l’emploi leur est de facto interdit, nonobstant la loi.
Seul les personnes gays et lesbiennes qui parviennent à dissimuler leur orientation sexuelle parviennent en s’en sortir et quelques uns mènent une vie avec décence et confort ».
Les activités économiques des personnes LGBT+ en Sierra Leone
76crimes : « Quelles sont les activités économiques dans lesquelles évoluent les personnes LGBT+ en Sierra Leone ? »
George Reginald Freeman Browne : « Les personnes LGBT+ créent des salons de coiffure, ainsi que des maquis, des estaminets où la clientèle locale peut se sustenter. D’autres se lancent dans la vente de sandwich et de brochettes dans la rue. Quant aux personnes trans, c’est souvent le travail du sexe qui leur sert de moyen pour trouver subsides et expédients au quotidien ».
Il n’y a pas d’étude sur l’accès des personnes LGBT+ au micro-crédit
76crimes : « Quels initiatives existent en faveur de l’accès des personnes LGBT+ au micro-crédit ? »
George Reginald Freeman Browne : « Des initiatives portées par des organisations internationales telles que le Volontary Civil Organization accordent des prêts, mais les publics visés sont davantage des femmes ou des jeunes filles. Les publics LGBT+ n’intéressent pas ces organisations et la problématique est la même vis à vis des femmes ouvertement lesbiennes.
De plus, même si la microfinance est pensée pour l’accès au finacement des publics les plus précaires, dans la pratique, les taux d’intérêts pratiqués sont parfois usuriers, quand la somme remboursée s’élève à 4 ou 5 fois le montant du prêt inital et d’autre part, les montants accordés varient grandement en fonction des ressources des garants qui sont exigés, quand il n’y a pas d’hypothèque gagée sur la maison ou les bijoux de famille.
Tout cela crée des freins ou des mécanismes de dépendance que viennent renforcer l’obligation d’avoir le soutien moral d’un chef traditionnel de communauté rurale ou l’appui d’une commerçante influente qui représente les membres de sa corporation. Sans leur accord respectif, le plus souvent, il n’y a pas de financement ».

Les pistes de réflexion autour du micro-crédit
76crimes : « Quelles propositions formulez-vous face à cet état de fait ? »
George Reginald Freeman Browne : « En Sierra Leone, les groupes de militants et d’activistes LGBT+ agissent en petits groupes, sont peu structurés et ils n’ont pas les connaissances ou les capacités à travailler sur des sujets comme la microfinance.
D’ailleurs, il n’y a pas d’étude quant à l’accès des personnes LGBT+ au micro-crédit.
Dans ce contexte, à l’instar des formations destinées aux femmes, les personnes LGBT+ ont également besoin d’outils et de connaissance sur le micro-crédit et seraient appétentes afin d’en savoir davantage.
Il manque clairement d’une plateforme qui puisse réunir les personnes LGBT+ désireuses de se lancer dans l’entreprenariat de manière structurée et nécessitant un accompagnement dans l’accès aux financements, mais aussi quant à la gestion comptable d’entreprise ».
Le levier touristique
76crimes : « La Sierra Leone est connu pour être une destination touristique ouest-africaine, prisée des hivernants britanniques ? Est-ce un secteur vecteur d’emploi et de tolérance au contact de la clientèle internationale ? »
George Reginald Freeman Browne : « Les métiers gravitant autour du tourisme représentent un vivier de développement (NDLR : transport, hébergement, restauration, excursion, métiers de la nuit, industrie du divertissement et de la culture).
Et en effet, il est probable que les clients internationaux soient davantage exposés à certaines formes d’altérité et moins enclins à discriminer.
Néanmoins, ce secteur économique est mal exploité par les autorités, la Sierra Leone n’étant pas une destination très prisée à l’international. Et même si le pays dispose de forteresses coloniales, de jolies plages et de sanctuaires pour les chimpanzés, la plupart des infrastructures sont à l’abandon ou sont très mal valorisées culturemment.
Par exemple, pour entrée en Sierra Leone, il faut s’acquitter d’une taxe de séjour de 50 USD. Idem, pour prendre le ferry pour pouvoir traverser le bras de mer séparant l’aéroport de la capitale, il faut encore s’acquitter de 50 USD à l’aller et pareil au retour, autant d’obstacles qui empêchent la Sierra Leone d’être une destination touristique compétitive ».
