Amériques

Haïti : Les écrans de la haine

« Nous ne pouvons plus nous cacher. Mais les médias nous cachent. »

— Voix anonyme, communauté trans, Port-au-Prince, 2025

C’est par ce verbatim que Dominique X. Saint-Vil, le directeur de l’Organisation Trans d’Haïti – une des rares voix restée à Port-au-Prince pour porter le plaidoyer de la communauté transgenre – commence a livré son analyse quant aux ressorts qui concourent à entretenir la haine contre les personnes LGBTIQ en Haïti.

Entre passivité active, démission, silenciation savamment entretenue à dessein et ignorance, Dominique X. Saint-Vil désigne les responsabilités des plateformes numériques américaines et chinoises, mais aussi celle de la presse traditionnelle dans la vigueur des LGBTIQphobies en Haïti.

Enfin, il fait le lien entre la valorisation par les algorythmes numériques des contenus clivants sur internet et les difficultés à consolider la légitimité des institutions de l’Etat haïtien qui faillit à sa mission de protéger les citoyens, dont les minorités sexuelles et de genre.

Dominique X Saint-Vil est le leader incontournable de la communauté des Hommes Trans en Haïti

Par Dominique X. Saint-Vil

Les Réseaux sociaux, les influenceurs et la communauté LGBTIQ haïtienne :

Le silence qui tue

À l’occasion du 17 Mai — Journée Mondiale de lutte contre les LGBTIphobies

En prélude à la commémoration internationale de 2026

MISE EN CONTEXTE : POURQUOI MAINTENANT ?

Le 17 mai 1990, l’Organisation Mondiale de la Santé retirait enfin l’homosexualité de sa liste des maladies mentales. Trente-six ans plus tard, dans une Haïti en crise institutionnelle totale, des influenceurs haïtiens continuent de traiter les personnes LGBTIQ — et tout particulièrement les personnes transidentitaires — comme une pathologie sociale, une malédiction divine, une honte nationale. Et les médias, tant haïtiens que diasporiques, regardent ailleurs.

Cet article n’est pas un plaidoyer poli. C’est un acte de dénonciation documentée.

I. LE PARADOXE NUMÉRIQUE HAÏTIEN

Haïti présente une contradiction saisissante : avec un taux de pénétration d’internet oscillant entre 30 et 35% de la population, le pays est l’un des moins connectés de l’hémisphère occidental. Pourtant, les réseaux sociaux — Facebook en tête, suivi de TikTok et YouTube — exercent une influence démesurée sur la formation de l’opinion publique, tant à Port-au-Prince qu’à Miami, New York ou Montréal.

Ce paradoxe a une conséquence directe : dans cet espace numérique disputé, la parole est captée par une minorité qui parle au nom de tous. Et les voix qui dominent ne sont pas celles qui construisent — elles sont celles qui détruisent.

Les gangs contrôlent désormais jusqu’à 85% de Port-au-Prince. Plus de 700 000 personnes ont été déplacées. En 2023, le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a documenté plus de 8 400 victimes directes de violences de gangs — une augmentation de 122% par rapport à 2022. Dans ce contexte, les personnes LGBTIQ haïtiennes font face à une double menace : la violence physique des gangs qui les ciblent spécifiquement, et la violence symbolique quotidienne des réseaux sociaux.

Ces deux violences s’alimentent l’une l’autre. Et les médias ne parlent que de la première — quand ils parlent.

II. L’ÉCONOMIE DE LA HAINE : LES INFLUENCEURS ET LA PROPAGANDE DES DISCOURS LGBTIQPHOBES

Disons-le sans détour : certains influenceurs haïtiens ont fait de la transphobie et de l’homophobie un modèle économique pleinement assumé.

Sur Facebook Live, YouTube, TikTok, des figures de la diaspora haïtienne — souvent basées aux États-Unis ou au Canada — organisent des sessions où la communauté LGBTIQ est décrite comme une « dépravation étrangère », une « maladie sociale », une « invasion culturelle ». Ces termes ne sont pas inventés : ils circulent, ils se répètent, ils se partagent.

Tout cela repose sur un engrenage rodé :

  • La colère génère de l’engagement : plus le contenu est haineux, plus il produit des réactions et des partages.
  • L’engagement génère de la visibilité : les algorithmes de Meta, TikTok et YouTube favorisent les contenus clivants.
  • La visibilité génère des revenus : dons via livestreams, super-chats YouTube, revenus publicitaires.

L’affaire Éric Damaseau — influenceur guadeloupéen dont la chaîne YouTube « La Pause Sans Filtre » a été condamnée en décembre 2025 par le Tribunal correctionnel de Paris pour injures publiques homophobes — illustre ce phénomène caribéen. Il avait présenté les personnes LGBT+ comme des « dépravées » atteintes d’une « maladie » et avait appelé à leur exclusion de l’espace public. Malgré des plaintes répétées et la fermeture multiple de sa chaîne, il continuait à recréer des comptes et à retrouver son audience.

Un élément structurel crucial : les contenus en créole haïtien échappent presque totalement aux systèmes de modération de Facebook, TikTok et YouTube. C’est une discrimination technologique que personne ne dénonce assez.

III. LE VIDE MÉDIATIQUE : UNE COMPLICITÉ CRÉÉE PAR L’ABSENCE

Les médias haïtiens — tant en Haïti que dans la diaspora — ont failli à leur responsabilité éditoriale fondamentale.

Où est la couverture régulière, sérieuse, respectueuse de la situation des personnes LGBTIQ en Haïti dans Le Nouvelliste, les radios nationales, The Haitian Times, les médias diasporiques de Miami ou de New York ? Elle est quasi inexistante. Lorsqu’elle existe, elle est soit événementielle, soit exotisante, soit éditoriale dans un sens qui reproduit les préjugés.

Le vide journalistique crée l’espace que remplit la haine.

Le Rapporteur spécial de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) a qualifié Haïti de pays faisant face aux « défis les plus graves et les plus persistants à l’exercice du journalisme dans l’hémisphère ». C’est vrai, et il serait malhonnête de le nier. Des journalistes haïtiens ont payé de leur vie le droit d’informer. Mais cette réalité-là n’excuse pas tout. Elle n’explique pas, en particulier, le silence de rédactions qui travaillent depuis New York, Boston, Montréal ou Paris — dans des environnements sûrs, avec des protections légales. Leur mutisme sur la communauté LGBTIQ haïtienne n’est pas de la prudence. C’est un choix. Et ce choix mérite d’être nommé.

IV. LA DIASPORA : MIROIR BRISÉ ET FINANCEUR AMBIGU

La diaspora haïtienne — estimée à plus d’un million de personnes aux États-Unis — occupe une position particulièrement contradictoire. D’un côté, elle bénéficie des protections légales offertes par les pays d’accueil. Certains membres militent activement pour les droits LGBTIQ haïtiens. D’un autre côté, une partie significative finance et amplifie les discours haineux via des donations directes lors des lives.

L’émigration fragilise le sentiment d’appartenance et pousse certains à se cramponner à des marqueurs culturels rigides — langue, religion, « valeurs » — comme substituts à la patrie perdue. C’est dans ce terreau que l’homophobie et la transphobie trouvent leur place : elles deviennent des affirmations identitaires, des preuves que l’on est resté authentiquement haïtien.

« On n’est pas comme ça, nous. »  — Une phrase qui résume le rejet de l’identité LGBTI comme groupe existant depuis des décennies au sein de la nation Haïtienne.

Les organisations militantes de la diaspora — anglophones, francophones ou haïtiennes — portent également leur part de responsabilité. Beaucoup ne sont visibles qu’à l’occasion du 17 mai, du 26 juin ou d’une crise médiatique. Entre ces moments, le terrain est déserté. Les personnes trans haïtiennes vivent leur réalité 365 jours par an. Leur lutte ne peut pas être saisonnière.

V. LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉTAT HAÏTIEN

Un décret présidentiel de 2020 avait introduit, pour la première fois dans l’histoire haïtienne, des protections contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. Ces textes ont déclenché une levée de boucliers des organisations religieuses, dont certains représentants de la diaspora protestante — parmi lesquels l’éminent pasteur Gregory Toussaint. Ils ont lancé une pétition rassemblant plus de 130 000 signatures.

Sur le plan pratique, ces protections restent lettre morte. Haïti ne dispose pas de loi sur la haine en ligne. Les personnes transidentitaires peuvent être poursuivies sous la loi sur le vagabondage. Les soins d’affirmation de genre sont inexistants — les rares médecins confrontés à cette réalité conseillent souvent de « prier ». Le Rapport du Département d’État américain 2023 note sobrement que des gangs armés ciblent les personnes LGBTIQ spécifiquement en raison de leur identité. Aucune protection étatique effective n’existe face aux discriminations et aux violences qui en découlent.

L’homophobie et la transphobie sont régulièrement instrumentalisées comme marqueurs identitaires nationalistes, détournant l’attention des crises réelles : insécurité, effondrement institutionnel, misère économique, exclusion sociale et éducative.

VI. L’ÉDUCATION : TERRAIN ABANDONNÉ

L’absence d’éducation à la sexualité, au genre et aux droits dans le système éducatif haïtien n’est pas une simple lacune pédagogique. C’est un terrain que l’État a délibérément abandonné — et que les influenceurs haineux ont investi.

Lorsqu’un adolescent haïtien cherche à comprendre ce qu’il ressent, il ne trouve pas cette réponse à l’école. Il la trouve sur Facebook. Il la trouve dans les sermons diffusés en livestream par des pasteurs évangéliques. Ce glissement — de l’école vers l’écran, de l’enseignant vers le prédicateur — produit des générations qui ont appris à haïr avant d’avoir appris à questionner.

VII. RÉSISTANCES : NE PAS RÉDUIRE LES SURVIVANT·ES À LEUR VICTIMISATION

Des organisations comme KOURAJ (Kouraj Pou Pwoteje Dwa Moun), fondée en 2011, ont porté la lutte pour les droits LGBTIQ en Haïti au prix de sacrifices immenses. Son président fondateur, Charlot Jeudy, a été retrouvé mort à son domicile en novembre 2019. Sa mort, jamais élucidée, est le symbole de tout ce que cette lutte coûte.

Le refuge Kay Trans à Port-au-Prince, géré par une association locale avec le soutien du PNUD et d’autres bailleurs internationaux, représente l’un des rares espaces physiques de sécurité pour les personnes trans haïtiennes. Son existence même est un acte de résistance remarquable. Des artistes, des créateur·ices de contenu, des militantes anonymes persistent à exister — souvent sans ressources, sans protection, sans visibilité médiatique. C’est cette résistance qui mérite d’être au centre des récits médiatiques, et non l’exposition de ces personnes comme des bêtes de foire : les invitations médiatiques sont trop souvent des scènes de haine ou des pièges préparés dans le but de dégrader l’existence des personnes trans, et non d’éduquer la population sur leur réalité avec bienveillance.

VIII. PISTES DE SOLUTION : QUESTIONS OUVERTES

Pour les médias haïtiens et diasporiques :

  • Quand est ce qu’une rédaction haïtienne se formera-t-elle enfin ? ne serait-il pas un atout majeur que d’avoir des  journalistes spécialisé·e sur les droits LGBTIQ ?
  • Pourquoi les médias de la diaspora, opérant dans des environnements sûrs, reproduisent-ils le silence haïtien sur ces questions ?
  • Comment documenter les discours haineux en créole sans en être le vecteur involontaire ?

Pour les plateformes numériques :

  • Facebook, TikTok et YouTube doivent être tenus responsables de leur défaillance de modération pour les contenus en créole haïtien.
  • Des recours juridiques existent en France, au Canada et aux États-Unis : les organisations ont-elles exploré ces voies ? Le manque d’interventions en ce sens est –ce par maladresse (Ignorance ou par mépris ou manque de structuration et de formation a cet égard ?

Des optiques  militantes:

  • La visibilité des organisations LGBTIQ ne peut pas se résumer à quelques dates clés par an, elle se doit de s’intégrer à la vie nationale, après tout les personnes LGBTI d’Haïti sont avant toutes choses des Haïtiens !
  • La coordination entre organisations haïtiennes sur le terrain et organisations internationales est-elle réelle, ou simplement de façade, la disparité des actions pouvant impacter ne cache-t-elle pas une problématique bien plus profonde?

Responsabiliser de  l’État haïtien et la communauté internationale :

Les protections anti-discrimination de 2020 doivent être appliquées et renforcées, pas ignorées les instances étatiques dites démocratiques et respectueuses des droits humains doivent s’efforcer de donner l’exemple.

  • La communauté internationale doit explicitement inclure les droits LGBTIQ dans leur  conditionnalité d’aide au gouvernement haïtien et exiger des résultats chiffrés tout comme cela est fait pour des interventions contre les maladies infectieuses (malaria/ Tuberculose) où pour faire bonne mesure il faut mentionner le VIH.

CONCLUSION

Le 17 mai ne peut pas être réduit à des publications commémoratives sur Instagram, à des hashtags d’une journée, à des communiqués de presse d’organisations qui disparaissent le 18 mai et réapparaissent l’année suivante à la même date ou  uniquement en cas de force majeure.

Pour les personnes transidentitaires haïtiennes qui vivent au quotidien sous la menace — des gangs qui les ciblent, des influenceurs qui les déshumanisent, des médias qui les ignorent, d’un État qui les abandonne — le 17 mai est une date parmi 365 jours de survie.

La question n’est pas de savoir si ces personnes méritent qu’on parle d’elles. La question est de savoir si nous sommes capables, collectivement, de briser notre silence face aux violences et à la haine.

SOURCES ET RÉFÉRENCES EN FRANCAIS ET EN ANGLAIS

• U.S. Department of State, 2023 & 2024 Country Reports on Human Rights Practices: Haiti

• Human Rights Watch, World Report 2023: Haiti

• BINUH/OHCHR, Quarterly Report on the Human Rights Situation in Haiti, July–September 2025

• IACHR/SRFOE, Special Report on Press Freedom in Haiti, 2025

• RSF (Reporters Without Borders), Haiti Country File, 2025

• UNDP, Building Safe Spaces for Trans People in Haiti (Kay Trans)

• Grassroots International, Having KOURAJ to Make a Difference in Haiti, 2024

• Global Voices, In Haiti, homophobic movements use anti-colonial rhetoric against LGBTQI+ communities, 2020

• Association STOP homophobie, Éric Damaseau condamné pour injures publiques homophobes, décembre 2025

• The Haitian Times, Silence is Survival in Haiti Amid Aid Cuts and Press Threats, août 2025

• 76crimes.com / 76crimesfr.com, archives Haiti 2023–2026

• Index on Censorship, Silence is Survival in Haiti, vol. 54, numéro 2, 2025

Cet article a été rédigé par Dominique X. Saint-Vil, Directeur Exécutif de l’OTRAH, Formateur et Éducateur en Droits Humains, Militant et Activiste Trans Haïtien. Il peut être republié librement avec mention de la source. Contact :dominiquexavierstvil@gmail.com/ dominique19099@gmail.com Whatsapp :509 36152866/ tel :50937221716

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