Afrique subsaharienne

Sénégal : quand la toile sert à piéger les gays

Une nouvelle arrestation survenue à Touba le 12 mars dernier, au Sénégal, confirme une tendance de fond qui consiste maintenant au Sénégal à piéger les gays à partir de sites de rencontre.

Comme il n’y a pas de répit sur le front de l’homophobie au pays de la Teranga (hospitalité en wolof), quelques temps auparavant, c’est une vidéo épouvantable partagé sur les réseaux sociaux, qui montrait un jeune homosexuel présumé se faire torturer, avec une banalité une barbarie déconcertante. Les récents soubresauts politiques qu’a connu le pays, n’a pas amélioré la donne pour les personnes LGBTI au Sénégal.

Au cours d’une interview, Souleymane Diouf (pseudonyme) du Collectif Free, va nous livrer ses impressions.

Manifestation contre l’homosexualité, à Dakar, le 22 janvier 2015. SEYLLOU / AFP

Propos recueillis au téléphone par Moïse MANOEL, le 20 Mars 2021

1 . Peux-tu nous préciser les circonstances de cette nouvelle arrestation ?

« Le jeune Modou D. (son nom est déjà présent dans la presse sénégalaise) interpelé le vendredi 12 Mars dernier à Touba, a été arrêté par des membres du dahira* islamiste Xudamul Xadim (l’usage et l’emploi du terme « dahira » vise ici à abuser le public et les autorités et sert ainsi à masquer des activités de police ou de milice religieuse officieuse), dirigée par Modou Diop Diaobé.

Quelqu’un a fait courir un bruit, un signalement allégant de l’homosexualité présumée d’un jeune homme d’un quartier bien connu de Touba. Afin de placer Modou D. en état d’arrestation, une filature, une infiltration puis un piège lui ont été tendu via une plate-forme numérique. Ainsi des membres du dahira Xudamul Xadim ont entrepris de le séduire, en se faisant passer eux-mêmes pour des gays, afin de détenir des « preuves compromettantes », telles que des bandes audios voire des vidéos. Il y aurait eu des échanges de messagerie privée au cours desquels Modou D. aurait fait des propositions d’avance.

Après être resté dans les cachots de Xudamul Xadim durant plusieurs heures, le jeune Modou D. a été présenté complaisamment aux policiers du commissariat de Touba, afin d’être déféré devant le parquet où son jugement était attendu pour le 18 mars. Aux dernières nouvelles, le prévenu sera finalement présenté devant le juge le 25 mars prochain, dans l’attente de son verdict. Ce temps pourrait être mis à profit pour organiser sa défense, toutefois Modou D. n’a toujours pas d’avocat. De plus, il vit une détention difficile puisqu’il n’est pratiquement pas nourri.

Pour moquer l’homophobie, Glez (dessinateur de presse burkinabé) brocarde une figure de l’islam sénégalais.
Source : Jeune Afrique ; Janvier 2016 

Le Collectif Free du Sénégal constate d’une part, qu’il s’agit de la deuxième arrestation de l’année d’un homosexuel présumé dans la région Diourbel où se trouve Touba. Nous déplorons ensuite, une nouvelle fois, le rôle de police parallèle illégale assuré par des groupes islamistes qui font régner leurs lois à Touba, avec un grand arbitraire. Nous constatons enfin que ce n’est pas la première fois que nous protestons des conditions d’incarcération très difficiles que vivent les personnes LGBTI au Sénégal.

En janvier dernier, d’ex détenus, condamnés de facto en raison de leur orientation amoureuse présumée, ont fait état de bastonnades et de privation de nourriture au moment de leur placement en garde à vue prolongée, dans les geôles d’un commissariat de Dakar, au point où certains ont même témoigné avoir voulu tenter de se suicider par électrocution, en mordant des câbles électriques, afin d’échapper aux mauvais traitements de leurs bourreaux ».

2 . Récemment une violente vidéo montrant un jeune gay de Dakar se faire torturer a fait le tour des réseaux sociaux. Qu’advient-il de lui et qu’en est-il en vie ?

Manifestation hostile au président Macky Sall, à la place de l’Obélisque à Dakar

« A l’instar de Modou D. à Touba, un jeune dakarois a également été piégé sur un site de rencontre. On l’appelera Papis Tandjigora (pseudonyme), pour des questions de discrétion. Les faits en question d’une gravité extrême remonteraient au 22 Février dernier environ, dans le quartier de Yoff où se situe l’ancien aéroport international de Dakar.

Les images de ce jeune homme forcé à se déshabiller au milieu des immondices, avant d’être passé à tabac et de se faire fouetter nu à l’aide d’épais fils électriques coupés, sont juste insoutenables. Les auteurs de cette agression terrible n’ont toujours pas été inquiétés. La victime, quant à elle, est portée disparue, après avoir fait une chute depuis le deuxième étage de l’appartement où elle était retenue, afin d’échapper à ses tortionnaires. Blessé, Papis Tandjigora doit sa planche de salut à sa témérité et à son courage extraordinaire qui lui ont permis de faire un bond de près de 10 mètres dans le vide, dans un ultime réflexe de survie. Le fait que l’agression ait été préméditée et réfléchie avant d’être filmée, ajoute encore à l’effroi et à la perversité dont ont fait montre les bourreaux de Papis Tandjigora. A ce jour, Papis est porté disparu, mais on pense qu’il est en vie, selon quelques sources concordantes.

Entre temps, en début mars, nous avons connu une période de troubles au Sénégal, entre le régime du président Macky Sall et l’opposition emmenée par Ousmane Sonko. Par conséquent, ce fait divers sordide a été relégué au second plan.

De notre côté, nous ne restons pas inactifs et le Collectif Free réfléchit à une riposte appropriée à apporter face à cette recrudescence d’agressions survenant après une mise en contact sur des sites de rencontre. Pour l’heure, nous ne pouvons en dire plus publiquement.

Les personnes et organisations souhaitant contribuer financièrement à nos actions d’assistance auprès des victimes d’homophobie et de transphobie au Sénégal peuvent nous écrire à l’adresse e-mail suivant : senegalcollectifree@gmail.com. En ce moment, toute aide est la bienvenue, plus que jamais ».

Dahira* : « le dahira est une association qui regroupe les disciples mourides soit sur la base des allégeances maraboutiques particulières, soit sur la base du lieu où ils se trouvent ou de l’activité professionnelle ». Source : Bava Sophie. Le dahira urbain, lieu de pouvoir du mouridisme. In: Les Annales de la recherche urbaine, N°96, 2004. Urbanité et liens religieux. pp. 135-143.

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