Amériques

Haïti : faire reculer les préjugés sur la transidentité

Logo d’OTRAH (organisation des personnes trans d’Haïti)

Dominique Rebel SAINT-VIL nous fait partager son expérience de militant trans, aujourd’hui en Haïti, entre projection vers l’avenir et défis présents. Il nous apporte aussi un éclairage sur une communauté assez méconnue et souvent aux prises avec beaucoup d’incompréhension et de préjugés.

Propos de Dominique Rebel SAINT-VIL recueillis au téléphone par Moïse MANOEL.

En jaune, Haïti occupe le tiers ouest de l’île éponyme.

Présente-toi et ton association

Je m’appelle Dominique SAINT-VIL. Je me suis choisis ce nom, car je suis un homme trans. Je fais un travail de plaidoyer auprès des personnes transidentitaires avec l’association OTRAH.

Le projet qui a procédé à la génèse d’OTRAH, c’est de faire d’Haïti un pays inclusif, d’ici 2030. Je souhaite voir tomber certaines barrières juridiques, sanitaires, scolaires, économiques et sociales qui existent présentement pour nous, les personnes transidentitaires. OTRAH se donne trois axes pour y arriver.

D’un point de vue juridique, déjà, on aimerait impliquer les personnes transidentitaires au fonctionnement de notre système judiciaire en Haïti, afin d’améliorer la prise en charge des personnes victimes de violences basées sur le genre. En la matière, OTRAH souhaite mener à bien un projet d’accompagnement psycho-social par les pairs, car « trop souvent les victimes sont laissées à leur propre sort ».

Sur le plan de l’éducation, pour nous aussi, il s’agit d’un très grand chantier. D’une part en interne, au sein des communautés LGBT+, il y a un énorme travail de prise de conscience à entreprendre, par rapport à la phallocratie des gays. En ce sens, c’est un combat féministe de longue haleine qu’il reste à mener, mais les féministes doivent également se déconstruire afin d’inclure les personnes transidentitaires. Actuellement, il manque d’un discours transféministe face au leg patriarcal colonial, en Haïti.

Ensuite, en externe, sur le champ éducatif et de la pédagogie à l’endroit des familles, il s’agit de prévenir les suicides des personnes trans, qui sont encore trop nombreux et encore trop de fois passés sous silence. Il faut parvenir à faire comprendre aux familles, que la transidentité est une identité de genre. Or trop souvent on l’assimile dans le discours public à une orientation sexuelle. C’est là, une grande erreur. On peut trouver des personnes transidentitaires qui sont hétérosexuelles et d’autres qui sont homosexuelles. Les parents ont besoin de comprendre que la transidentité n’est pas qu’affaire de binarité et de transformation physique. En effet, tout se passe dans la tête dès la prime-enfance.

Enfin notre troisième axe travail, c’est le plaidoyer, notamment sur les questions de santé. Par exemple, concernant le VIH, il y a une très grande méconnaissance des sexualités des personnes transidentaires. Nous sommes encore souvent relégués dans un impensé, dans le subconscient des gens. Pourtant, si le plaidoyer doit se construire en interne à partir des obstacles que nous rencontrons dans notre quotidien, aujourd’hui, nous n’avons pas honte de dire que les formations doivent aussi s’adresser en aval, aux personnes hétéronormées. Pour changer les mentalités, nous devons associer les personnes cisgenres en situation de pouvoir, à nos formations.

Dominique Rebel SAINT-VIL

Quels sont le contexte et la situation des personnes transidentitaires à Port-au-Prince ?

OTRAH est basée à Port-au-Prince, à la Croix-des-Bouquets. Port-au-Prince, c’est la capitale, c’est urbain et même si la pauvreté existe dans tout le pays, à l’extérieur des campagnes, elle est ressentie et vécue plus durement. C’est peut-être cette dureté de la vie qui rend les gens plus agressifs, mais aussi plus transphobes.

Dans la capitale tout est plus dense, au niveau du tissu économique, mais aussi au niveau de la densité des établissements scolaires. Par conséquent, même si les mentalités sont plus raides que dans le reste de l’île, beaucoup de personnes transidentitaires affluent à Port-au-Prince, avec chacun.e son histoire de vie, ses attentes et ses projets. D’autre part à Port-au-Prince, l’on trouve aussi plus des cercles de sociabilité pour les personnes LGBT+. Tout ceci concourt à créer un magnétisme vers la capitale. C’est pour cela que l’on a voulu s’implanter dans ce quartier un peu périphérique de la ville, dans les faubourgs, à la Croix-des-Bouquets.

Cependant, Port-au-Prince, comme je le soulignais plus haut, c’est un environnement dur, avec une insécurité omniprésente. Il faut être prudent constamment et toujours rester sur ses gardes. Un drame peut surgir au coin de la rue à tout moment. La vigilance impose en périphérie de réfléchir à la sécurité de nos membres, au cours de leurs déplacements. Rien qu’en Octobre dernier, un homme-trans a été exécuté et 5 à 6 autres personnes de la communauté LGBT+ ont été portées disparues. Ces disparitions demeurent toujours à l’heure actuelle des énigmes non-élucidées.

Scène de la vie quotidienne dans les rues de Port-au-Prince (Rebecca Blackwell photo courtesy of AP and HRW)

Quelles sont vos activités ?

En Octobre, on a organisé une journée de réflexion autour du mois des fiertés LGBT+. Pour déconstruire le narratif d’une homosexualité foncièrement occidentale et importée, on a mené une journée de sensibilisation autour de l’histoire des communautés LGBT+ en Occident, mais aussi et surtout en Haïti. On veut que les gens sachent qu’il y a une histoire rattachée à nos groupes et que l’on a participé à toutes les étapes-clés de la vie sociale d’Haïti.

Notre cible sur cette action a été un public hétéronormé et cisgenre : pasteur PVVIH (personne vivant avec le VIH), avocat, étudiant…On ne cherche pas à convaincre des gens qui soient déjà des nôtres, si on veut aboutir à une transformation de la société haïtienne d’ici 2030. Au contraire, on souhaite que des personnes influentes comprennent que les personnes LGBT+ ont également droit à l’éducation et à la santé, sans discrimination. Il faut aider les personnes hétéronormées à voir la société autrement. Sinon d’elles-mêmes, elles ne changeront pas. Il faut donc des espaces de rencontre.

Le mois prochain, on va réitérer l’action et essayer d’élargir notre auditoire au cours de la journée internationale des droits humains, le 10 Décembre. Cette fois-ci, j’aimerais faire venir des policiers.

Qu’est-ce qui vous manque pour aller plus loin ?

Ce qui nous manque le plus de manière opérationnelle, c’est un local qui nous appartienne. Avec un local, on peut construire un espace réflexif pour offrir à la jeunesse transidentitaire d’autres possibilités de divertissement que le sexe. Déjà, en Haïti, il y a peu d’espaces de loisirs pour les personnes hétérosexuelles, alors pour les membres des communautés LGBT+ et singulièrement trans, c’est encore pire.

Plus globalement, nos jeunes ont besoin de modèles et de figures de proue, à l’instar de Charlot de son vivant. Il y a un vide qui s’est crée depuis son décès, le 25 Novembre 2019. Toutefois, on voit émerger une relève. En attendant, nos jeunes doivent se former avec les moyens du bord.

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