Amériques

Cheminement personnel, cheminement politique en faveur des personnes LGBTI dans la Caraïbe francophone

Steeve GRAND-JEAN de l’équipe de rédaction de Médya Moun en Haïti et président d’Autonome pour l’Inclusion et l’Emancipation Sociale (AIES) a voulu interroger notre journaliste Moïse MANOËL-FLORISSE, originaire de Guadeloupe. L’interview qui avait été diffusée en anglais en fin mai dernier, à l’occasion du mois des fiertés est ici publiée en version d’origine, en langue française, à destination de notre lectorat caribéen francophone.

Moïse MANOËL-FLORISSE était présent à ILGAWORLD 2022 en Californie du Sud, dans la région de Los Angeles.

Steeve GRAND-JEAN : Vous militez depuis un certain moment pour les droits des personnes LGBT. Pouvez vous nous partager vos motivations ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Pour moi le militantisme LGBTI est un prolongement collectif du combat individuel que j’ai dû moi-même mener pour pouvoir surmonter des injustices en lien avec mon orientation amoureuse.

En tant que personne noire rurale et bisexuelle, issue de Guadeloupe, j’ai très vite compris que l’homophobie était un déni de liberté et qu’il me serait sans doute encore plus difficile que d’autres de pouvoir m’émanciper.

Ensuite, j’étais tellement saoulé par la pression sociale étant jeune, que j’ai tôt compris qu’il me fallait me battre avec âpreté pour pouvoir faire bouger les politiques, les lois, les mentalités et nos sociétés des Caraïbes.

Le fondement de mon militantisme est donc une énorme frustration de gamin, qui à 15 ans se rend compte qu’il ne peut pas vivre ce qu’il est, alors qu’il ne fait de mal à quiconque.

Toutefois, l’activisme n’est point une démarche solitaire et par conséquent j’ai décidé d’embrasser une approche communautaire en me rapprochant de gens comme moi, là où ils sont, c’est-à-dire dans les grandes villes.

Dans les territoires ruraux d’où je suis issu, la pauvreté relative, l’isolement, l’absence de transport public, l’éloignement et l’absence de brassages sociaux ne concourent pas à l’émergence d’un tissu de solidarité durable entre personnes LGBTI et l’homophobie ordinaire prend logiquement le dessus : insultes, crachats de fumée de cigarettes dans le visage, absence d’amis, absence de soutien familial, harcèlement de meute, harcèlement de rue, etc…

On ne le dit jamais assez, il faut du courage pour vivre et pouvoir rebondir dans la vie. La seule voie d’échappatoire aux idées suicidaires dans ce contexte, c’est la résistance. Privé de télévision par mes proches, à l’époque où les smartphones n’existaient pas encore, c’est grâce à l’écoute de la radio et à la lecture des journaux à la Médiathèque Caraïbe, située en face de mon lycée, à Basse-Terre, que j’ai pu tenir, en suivant scrupuleusement l’actualité des droits des personnes LGBTI dans les pays développés.

Aujourd’hui, je pense que je tiens mon appétence pour la presse écrite et les médias de cette période de ma vie. Mais sans nouvelles des progrès des luttes en faveur des droits des personnes LGBTI, à l’échelle internationale, je pense que je me serais laisser mourir par désespoir. Peut-être que je me serais jeté sous les roues d’une voiture à Saint-Claude ou peut-être qui sait, je me serais jeté du haut d’une falaise à Vieux-Fort, pour finir écraser dans un ravin en bord de mer, après un saut dans le vide. »

Vue de l’archipel des Saintes depuis les contreforts rocheux de la côte sud de l’île de la Basse-Terre, en Guadeloupe

Steeve GRAND-JEAN : Présentez s’il vous plait le sigle LGBT ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « LGBT pour lesbiennes, gays, bisexuel.les et transgenres. Le sigle s’est aussi étendu pour pouvoir inclure également les personnes intersexes, solidaires de la proximité de nos combats. Aujourd’hui, on parle plus souvent de communautés LGBTI. C’est un vocable qui rassemble les minorités sexuelles et de genre à l’échelle mondiale ».

Steeve GRAND-JEAN : Quels sont selon vous les véritables problèmes auxquels sont confrontés les personnes LGBT ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Dans les Caraïbes et ailleurs, il y a de vrais problèmes liés à la charge mentale d’être une population minoritaire au sein de sociétés et d’espaces dont la tolérance est à géométrie variable. Par exemple, vous pouvez vous rendre sur une plage en Martinique et jouir d’un cadre de villégiature paradisiaque voire idyllique le temps d’un après-midi de rêve, puis retourner chez vous dans une chambre d’une résidence universitaire du CROUS, avec la boule au ventre face à des voisins qui vous prêtent les pires intentions.

Il est très difficile de pouvoir être qui nous sommes et d’être perçus dans le même temps comme une menace voire un péril à circonscrire pour la virilité d’autrui. Encore trop souvent, les gens nous perçoivent sur la défensive et nous prêtent d’obscurs desseins, perfides et machiavéliques dont la finalité et les contours censément diaboliques seraient d’ébranler l’hétérosexualité de nos pairs, pas à pas, pierre après pierre, en vue de « les convertir à l’homosexualité ».

A l’instar de ce qui se passe en Afrique, Il y a beaucoup de théories complotistes antimaçonniques et anti-occidentales derrière tout cela, mais pas seulement.

Dans ce contexte, c’est comme si notre orientation amoureuse gommait toutes nos autres appartenances – fan de Kompa, lecteur de Gilbert de Chambertrand, gourmet de bouillon d’awara – et il devient difficile de pouvoir exister dans la sérénité voulue, d’autant plus que la communauté LGBTI disposent de peu de ressources de loisirs communautaires : bars, restaurants safe et dits « gay-friendly » où l’on puisse tchatter de tout et de rien en toute quiétude.

Je pense également qu’au-delà des théories conspirationnistes ou néo-pentecôtistes, les croyances populaires imprégnés de fondamentalisme chrétien tiennent aussi une grande place dans notre perception par le reste de la population, notamment en Haïti, mais aussi dans les petites Antilles ou en Guyane.

Les personnes LGBTI sont ainsi vues par trop, comme des êtres lubriques et insatiables, ayant besoin de coucher leur mal-être dans l’assouvissement de pêchés et de forfaitures, dont les « malédictions » qui accableraient la région sont les conséquences : COVID-19, ouragans, tremblements de terre, raz de marée, échouages de sargasses, épidémie de Zika, de VIH ou encore le choléra.

Il découle de tout cela une véritable difficulté à se faire sa place dans des sociétés insulaires d’interconnaissance où le capital social est au moins aussi important que le capital économique : difficulté à trouver une stabilité professionnelle face à des situations de harcèlement répété, difficulté à pouvoir trouver un logement dans une ville sûre et paisible, se faire séquestrer par quelqu’un de sa fratrie, devoir essuyer des commérages qui se transforment en calomnies etc…C’est pour cela que celles et ceux qui en ont les moyens, partent vivre leur vie sous d’autres cieux pour pouvoir retrouver un équilibre psychologique et mental ».

Steeve GRAND-JEAN : Quelles sont les solutions que vous proposez à tout cela ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Les solutions doivent être forcément collectives et de long terme, concernant le plaidoyer et la
sensibilisation des leaders d’opinion : pasteurs, prêtresses vaudous, musiciens, artistes, hommes politiques, hommes et femmes d’affaires du secteur du tourisme et de la culture.

Toutefois, dans l’urgence, il faut pouvoir agir, en faveur de vies menacées, brisées, blessées, en aidant à panser les plaies vives de nos pairs, victimes de discriminations et parfois d’exactions. Or, la solidarité implique du temps et donc des moyens financiers pour pouvoir venir en aide et assister les victimes : mises en place d’abri, frais d’avocat, visites chez le médecin, paiement des psychologues et des médiateurs familiaux, acquittement des frais de déplacement.

Aussi, il faut mettre en place parallèlement des activités artistiques, ludiques et festives qui visent à favoriser l’éveil et l’épanouissement des communautés vulnérables et marginalisées, afin de renforcer les liens entre les pairs.

Dans un deuxième temps, il faut travailler à la réinsertion sociale des publics exclus par des formations, le travail et notamment l’accès au micro-crédit quand il est disponible. Cela implique bien entendu un accompagnement administratif dans la durée.

Enfin, la question du logement reste centrale : le foyer doit rester le premier lieu où l’on se sente en sécurité. Et il doit rester un lieu qui procure du bien-être. La question du logement et de la sécurité du lieu de vie sont indissociables de la question économique et des enjeux de qualifications et d’insertion professionnelle sur le marché de l’emploi ».

Steeve GRAND-JEAN : Y a-t-il aujourd’hui des avancées relatives à la situation des personnes LGBTI ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Assurément oui. Depuis 2021, la PMA pour toutes les femmes est accessible théoriquement en Guadeloupe, en Martinique, ainsi qu’en Guyane et à Saint-Martin. D’autre part, les thérapies de conversion ont été officiellement proscrites dans les territoires français d’Outre-mer, depuis janvier 2022.

Concernant Haïti, depuis mi-2020, un décret permet aux personnes transgenres de pouvoir effectuer plus facilement leur changement d’état-civil, sur les documents administratifs d’identité. Quelque soit le territoire considéré, l’on sait que le chemin à parcourir est long du droit à la réalité et que les obstacles à franchir sont encore nombreux ».

Steeve GRAND-JEAN : Sur quel(s) fondement(s) s’appuyer pour montrer la nécessité de garantir le respect des droits des personnes LGBT ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Il faut pouvoir s’appuyer sur le fondement du principe de non-discrimination et d’égalité de traitement, entre tous les Hommes. Confer la Charte des Nations-Unies sur les droits de l’Homme de 1948 ».

Eléonore Roosevelt tenant dans les mains la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (credit : FDR Presidential Library & Museum)

Steeve GRAND-JEAN : Votre position d’activiste en faveur des droits des personnes LGBTI vous est-elle favorable?Pouvez-vous donner des exemples ?


Moïse MANOËL-FLORISSE :
« Je suis très pauvre et je ne tire strictement aucun privilège économique ou social au fait d’être un militant des droits des personnes LGBTI. Ah si, tout de même, j’ai pu récemment me rendre à la conférence mondiale de l’ILGA, à Long Beach, qui s’est tenue en début mai, car je dispose d’un passeport français et il m’est plus facile de pouvoir voyager que des ressortissants d’autres pays.

En dehors de cela, l’activisme pro-LGBTI m’est assez inconfortable et m’a valu des menaces de mort, en raison de mon exposition et de la visibilité que j’ai donné à ces thématiques au cours d’un documentaire intitulé : « Nous Homos de Guyane », en 2019.

De toute façon, les menaces préexistaient à mon exposition médiatique et c’est le fait d’avoir été agressé par mon frère biologique en 2016 qui m’a fait revenir au militantisme depuis 6 ans. Socialement en Guyane j’étais un activiste intersectionnel afro-caribéen, anti-raciste, anti-homophobie et anti-néocolonialiste et cela m’a valu de nombreuses agressions verbales, dans un territoire où les activistes LGBTI blancs combattent activement l’intersectionnalité, à l’exception de celle ayant trait aux questions de genre, envers les personnes lesbiennes. Je m’en suis déjà ouvert dans d’autres articles.

En outre, j’ai déjà eu à essuyer des remarques à relents islamophobes ou dû faire face à des tentatives de silenciation d’un narratif qui parte de mon expérience historique et sociale d’homme noir, afro-caribéen.

Même à l’intérieur des communautés LGBTI, on retrouve le racisme, le classisme, le « pro- colonialisme » ou l’islamophobie qui existent par ailleurs chez les hétérosexuels. Ainsi, me retrouver face à d’autres personnes LGBTI, n’est pas nécessairement pour moi le signe d’un havre de paix ou de quiétude propice à mon ataraxie.

Aujourd’hui, vivant à des milliers de kilomètres des rives du Maroni, à Paris, je retrouve la même chose, dans les soirées de la communauté LGBTI. Les femmes ne sont même pas saluées par les gays blancs qui passent, elles sont invisibilisées, ignorées, on ne leur adresse même pas la parole ou à peine. Pourtant il s’agit de cercles censément progressistes et non d’hommes religieux rétrogrades en soutane. De mon côté, dans ces lieux, j’essaie de faire acte de présence et de politesse, puis je ne reste pas et je m’en vais sur la plante des pieds.

Je travaille avec les communautés LGBTI sur le champ des droits humains, je suis moi-même une personne bisexuelle, mais je ne fréquente absolument pas les lieux de sociabilité LGBTI, par choix : évitement des dramas, peur de la grossophobie, refus du culte du corps et de la fétichisation sexuelle. D’ailleurs, pour toutes ces raisons, je n’ai pas de profil sur Grindr, je suis célibataire et je refuse d’être un cœur à prendre, afin de ne plus être déçu, pense-je. Alors encore une fois, je suis seul, mais je me sens bien comme ça.

Toutefois, même si je prends toute précaution pour éviter les tensions sexuelles dans mes rapports avec les communautés LGBTI, je dois cependant déplorer le fait que le travail opéré et accompli soit encore sali, calomnié et dénigré par ceux-là même qui sont censés nous soutenir, en raison de rivalités d’influence.

Par exemple, l’an passé, une employée d’une organisation internationale francophone située au Canada a eu l’indécence de soutenir publiquement à Paris que les articles que j’écris sur le Sénégal pour 76crimes concourent au renforcement de l’homophobie et de la stigmatisation sur place, alors que l’ensemble des militants LGBTI locaux savent que c’est tout simplement archi-faux. Au grotesque s’ajoute donc l’outrecuidance, elle-même doublée d’un sentiment d’arrogance et mâtinée d’impunité. Et hélas l’on doit souvent composer avec cette cuistrerie, malgré soi. Pour peu que cela puisse être à déplorer, ce n’est toutefois pas le propre du mouvement LGBTI.

Enfin pour finir, l’activisme implique également de devoir parer à des situations d’abus, face à des interlocuteurs opaques, parfois menteurs et manipulateurs. Le manque de probité entrave souvent les relations de confiance et dans ce contexte, il est de rigueur que de devoir toujours rester vigilant face à des tentatives d’exploitation et d’abus économique. On m’a déjà demandé dans un passé récent d’être à la fois chargé de mission, secrétaire et trésorier d’une organisation, rien que ça ! Le tout contre une rémunération très inférieure au seuil de pauvreté.


En définitive, l’activisme politique en faveur des droits des personnes LGBTI n’est pas un long fleuve tranquille. Il faut toujours garder le cap sur les objectifs politiques qui nous amènent à devoir nous fédérer à des initiatives. Les personnes qui ont d’autres attentes doivent s’attendre à devoir être vite déçues, selon moi ».

Steeve GRAND-JEAN : Quel devrait être selon vous le rôle des acteurs politiques, religieux, éducatifs et de chaque citoyen en particulier vis à vis du respect des droits Humains ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Comme on dit chez moi en Guadeloupe, « chak moun sé moun ». Il faut ainsi toujours pouvoir
s’attacher au respect dû à la dignité humaine et conserver une posture de dialogue avec autrui, même si l’on ne partage pas les mêmes convictions politiques. Ce n’est pas compliqué, c’est le vivre-ensemble. Cela implique juste un peu d’écoute envers les minorités et de pouvoir renoncer à la tentation de la domination hégémonique. La démocratie, ce n’est pas le droit des majorités. La liberté des uns s’arrête là où commence celle d’autrui. Ce sont des redites, mais il faut sans cesse continuer à devoir les répéter, en faisant de la pédagogie ».

Steeve GRAND-JEAN : À l’occasion de la journée internationale des luttes contre les LGBT phobies, quel est votre message ?


Moïse MANOËL-FLORISSE : « Il faut se battre pour le droit à vivre en toute sécurité et mener des convergences avec les autres mouvements sociaux de lutte et progrès de nos territoires des Caraïbes. Black LGBTQI+ lives do matter ».

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