La communauté LGBT+ au Cameroun traverse une crise sans précédent, due au départ de nombreux leaders influents et à la baisse drastique des financements internationaux, en sus de l’absence de soutien institutionnel, au niveau local. La conjonction de ces facteurs menace actuellement la survie des initiatives locales et remet en cause les acquis obtenus au prix de longues luttes, au cours des décennies passées.

Par Jean-Jacques Dissoke-Maniben
Une perte sèche en capital humain pour les ONG locales
Les défenseur·e·s des droits des personnes LGBT+ ont été les voix, les boucliers et le moteur du changement au cours des dernières années. Aussi, leur présence sur le terrain a garanti la visibilité des minorités sexuelles et de genre, l’accès à des espaces de dialogue et de protection, ainsi que la capacité à mener des actions de plaidoyer auprès des institutions nationales et internationales.
Or, leur départ, souvent motivé par un exil forcé, l’épuisement psychologique ou la recherche de sécurité, laisse un vide considérable dans le tissu associatif.
Parmi les personnes qui ont laissé le pays, on compte une dizaine de défenseurs des droits humains vivant à présent en Europe ou aux États-Unis. Par ailleurs, une vingtaine d’activistes ont récemment démissionné de leurs postes sans pour autant quitter Yaoundé, Douala ou Bertoua, où ils œuvraient depuis de longues années au service des communautés LGBT+.
Enfin, l’année dernière, à la suite d’une descente de police, les autorités sanitaires ont ordonné la fermeture « d’Alternatives-Cameroun », privant ainsi environ 1 800 personnes séropositives de leur traitement antirétroviral à Douala. Consécutivement à cette mesure administrative, l’organisation a dû fermer ses portes, laissant sur le carreau ses employés et bénévoles.
« Nous avons perdu des figures expérimentées, notamment les courageux membres d’Alternatives Cameroun et bien d’autres qui nous ont inspirés et protégés. Aujourd’hui, les jeunes militants se sentent isolés, privés du relai d’une expertise intergénérationnelle, alors que l’homophobie ne faiblit pas », a déclaré Lobe (pseudonyme), un leader d’opinion issu de la communauté LGBT+ doualaise.
La crise mondiale des financements multilatéraux des ONG
Cette perte sèche en capital humain intervient dans un contexte où le capital économique et financier est particulièrement fragilisé par le désinvestissement des bailleurs internationaux, notamment concernant les projets de santé touchant à la lutte contre les discriminations ou la lutte contre le VIH, en direction des publics LGBT+.
Selon le Fonds monétaire international, l’aide humanitaire en direction de l’Afrique subsaharienne s’est effondrée de 42 % en 2025 par rapport à 2024.
Ainsi, la France, un des partenaires historiques du Cameroun, a ainsi réduit son aide publique au développement (APD) de 10,9 % entre 2024 et 2025, selon l’OCDE, soit une baisse de 1,7 milliard de dollars américains.
Très concrètement, cela se traduit par des organisations qui peinent à maintenir leurs activités, ce qui réduit considérablement leurs capacités à répondre aux besoins des groupes les plus vulnérables sur le terrain.
Et les exemples sont légions : Une association transgenre, Transigeance, son centre yaoundéen faute de financement. À Bafoussam, l’Association des Jeunes de l’Ouest, qui avait une antenne ouverte aux personnes LGBT+, a disparu.
« Les bailleurs de fonds se retirent progressivement et la communauté se meurt en silence », déplore Eko (pseudonyme), un·e leader-esse à Yaoundé.
« Sans soutien, nous sommes exposés à la violence et à la stigmatisation. Les financements ne sont plus suffisants, et beaucoup abandonnent le combat. Pourtant, nos vies dépendent de cette lutte », soupire Kamy (pseudonyme), une activiste transgenre à Bafoussam.

S’adapter pour ne pas abandonner
Cependant, les constats amènent à des innovations sociales et à des solutions. Et pour éviter que la communauté LGBT+ ne tombe dans l’oubli, il est essentiel de mettre en œuvre une stratégie de revitalisation articulée autour de 4 axes clés.
Tout d’abord, il faut renforcer les capacités locales en formant de nouveaux leaders capables de prendre la relève. Par exemple, des ateliers sur le leadership communautaire pourraient être organisés à l’intention de jeunes militants, leur permettant d’acquérir des compétences en matière de plaidoyer, de gestion de projet et de communication. Cela contribuerait à combler le vide laissé par les militants contraints à l’exil.
Ensuite, il est crucial de diversifier les sources de financement afin de réduire la dépendance vis-à-vis des bailleurs de fonds traditionnels. Au-delà des financements internationaux, des partenariats avec des entreprises locales engagées en faveur des droits de l’homme ou des campagnes de collecte de fonds en ligne pourraient assurer une stabilité financière. Par exemple, une plateforme de financement participatif dédiée aux projets de santé et de sensibilisation LGBT+ pourrait mobiliser la diaspora et les alliés internationaux.
De plus, la création de mécanismes de soutiens durables est essentielle pour garantir la continuité des initiatives et protéger les militants. Cela pourrait prendre la forme de centres communautaires sécurisés, offrant un lieu de rencontre, un soutien psychosocial et une assistance juridique. Ces structures serviraient de refuge et de point de référence pour les personnes marginalisées.
Enfin, il est nécessaire de renforcer les réseaux régionaux et internationaux afin de soutenir ceux qui œuvrent sur le terrain et de maintenir la pression sur les institutions. Par exemple, des coalitions transnationales pourraient coordonner des campagnes de plaidoyer avec des organismes africains et internationaux, tout en apportant un soutien technique et financier aux organisations locales.