Afrique subsaharienne

Sierra Leone : Arrivés en Espagne 2 activistes LGBT+ narrent leur parcours

Après une descente de police dans la nuit du 30 au 31 août dernier, dans une aire privatisée de l’hôtel Hill Valley, à Freetown, George Freeman Browne et Edwin Bolaji Deen qui auraient fait l’objet d’un mandat de recherche de police, en raison de leur orientation sexuelle selon nos confrères de Daybreak Newspaper en Sierra Leone – informés en ce sens par une source interne aux forces de sécurité – ont finalement réussi à gagner l’Espagne, en passant par la Guinée Conakry.

Pour rappel, la Sierra-Leone applique toujours une loi victorienne datant de 1861 et qui criminalise les rapports sexuels entre individus de même genre, en dépit de son indépendance acquise en 1961. L’homosexualité y est même théoriquement passible de la prison à vie.

Entre-temps, suite à des pressions de Human Rights Defenders Network Sierra Leone, Daybreak Newspaper a retiré son article en ligne dans l’attente de vérifications substantielles, bien qu’ au 22 octobre, aucune preuve n’ait été fournie à ce jour par les détracteurs de George Freeman et de son compagnon, afin d’appuyer l’hypothèse de fausses déclarations de leur part.

Pour Erasing 76 Crimes, en dépit de la controverse soulevée par une autre organisation de défense des droits humains, les deux membres de Pride Equality – une organisation de soutien aux personnes LGBT+ en Sierra Leone – ont tenu à maintenir leur version, en narrant cette fois-ci leur parcours de la fuite de Freetown, jusqu’à leur exil sur la Costa Brava catalane. George Freeman est désormais exclusivement un ressortissant espagnol et n’est plus citoyen sierra-léonais a-t-il tenu à préciser avant de livrer son témoignage.

George Freeman Browne et Edwin Bolaji Deen ensemble en Espagne (Photographie de George Freeman).

Fuir la Sierra Leone à tout prix

George Freeman Browne (directeur général de l’organisation Pride Equality) : « En tant qu’activiste d’une organisation LGBT+ qui est déclarée auprès des autorités, l’on a eu le réflexe de se rendre immédiatement à la maison, après la descente de police. On a eu le temps de se saisir de quelques effets que nous avons emmené avec nous.

On a été aidé logistiquement et financièrement par des proches qui nous ont cachés à Freetown, avant que l’on se résolve à fuir le pays. On a privilégié la possibilité d’une fuite en passant par la Guinée Conakry qui est plus proche de Freetown, davantage que l’idée de rejoindre le Liberia qui est plus éloigné, bien que ce dernier soit anglophone.

Face aux dangers, on a pris place dans un taxi à la sortie de la capitale aux environs d’Allen Town junction. Ensuite on a été déposé à Kambia, avant le franchissement de la frontière. On s’est résolu à emprunter des sentiers forestiers et des chemins de traverse pour pouvoir entrer clandestinement en Guinée Conakry. Autrement, le risque d’être remis aux forces de sécurité sierra-leonaises auraient été trop grand et notre plan serait tombé à l’eau ».

La Guinée : un territoire de l’attente

George Freeman Browne : « Arrivés illégalement à Pamélap en Guinée Conakry, nous avions réussi à quitter la Sierra-Leone qui était la première partie de notre projet, mais ensuite, il a fallu que nous nous fassions le plus discret possible pour ne pas prendre le risque de revenir à la case départ.

Tout au long de notre séjour de presque 3 semaines en Guinée dans l’agglomération conakryenne, il nous a fallu composer avec la barrière linguistique et les nécessités financières indispensables à une fuite dont le point de chute final était encore lointain. Nous avons séjourné dans des maisons d’hôtes référencées sur Booking.com. Parfois, il a fallu régler des nuitées d’hôtel en espèces.

Mon compagnon Edwin et moi sommes restés le plus souvent à Sonfonia ou à Ratoma où nous avons vécu de mes économies restées sur un compte bancaire ouvert en Espagne, puisque l’ensemble de nos avoirs en Sierra-Leone ont été gelés. En tout cas, c’est ce que j’en ai déduit du non-fonctionnement de nos cartes bancaires locales en Guinée.

Ce séjour en Guinée a aussi été marqué par l’affliction de mon partenaire, atteint de la malaria. En outre il a appris le décès de son père dans les jours qui ont suivi notre défection. Moi même, je devais veiller sur lui, alors que j’étais en proie à une fatigue consécutive à un manque de sommeil.

Nous étions relativement isolés sur place, avec peu de réseau téléphonique et internet pour pouvoir communiquer avec des amis ou des alliés, tandis que nos familles restées à Freetown nous tournait le dos : ils sont chrétiens, on « apporte que des problèmes », on « salit un nom ».

Edwin Bolaji Deen assure de son côté avoir vécu une forme d’outing quand sa photo est sortie dans la presse sur Daybreak Newspaper : « Ça a été un choc pour les miens, certains se sont autorisés à exprimer leur déception en ayant connaissance de mon homosexualité. Ça a crée un émoi parmi mes amis et une commotion dans mon entourage famial. Je n’étais pas préparé à un backlash ».

George Freeman Browne ajoute : « Heureusement, j’ai pu compter sur le soutien d’une tante établie aux Etats-Unis qui m’a envoyé de l’argent sur mon compte en banque espagnol, à partir duquel je me transférais des virements en Guinée via la plateforme RIA, afin de pouvoir récupérer des espèces. Sans cela mon compagnon et moi n’aurions pas pu vivre ».

Revenir en Espagne et y construire notre future

George Freeman Browne : « L’accueil qui nous a été réservé par l’ambassade d’Espagne est dans un premier temps resté très formel, bien que je sois moi-même citoyen espagnol.

Par la suite, la relation est devenue fonctionnelle quand l’ambassade a été mise au courant de notre situation par le biais d’un autre canal. Et nous savons gré à toutes les personnes dont les efforts ont permis l’obtention d’un visa pour Edwin. Néanmoins ce ne fut pas la fin de nos ennuis.

Outre le coût des billets d’avion, on a dû de nos nombreuses reprises soudoyer des agents de sécurité pour franchir les contrôles à l’aéroport, étant donné qu’on n’est pas entré en Guinée par un poste frontière et de plus, la Guinée a introduit des restrictions quant au transit aéroportuaire des ressortissants sierra-léonais sur son territoire.

La Sierra Leone étant une des plaques tournantes du trafic de cocaïne en Afrique de l’Ouest, les pays voisins érigent des mesures pour freiner les mobilités et les circulations à l’échelle infrarégionale.

Tout cela a été très difficile à vivre pour Edwin car il est sierra-léonais et il a fallu lui acheter un billet d’avion retour, pour qu’il puisse entrer dans l’Espace Schengen ».

Edwin Bolaji Deen : « Depuis le 19 septembre nous vivons dans l’agglomération de Barcelone où j’ai pu soigner la malaria que j’avais contracté. Actuellement, je suis convalescent et si j’ai perdu ma famille, cette expérience douloureuse a renforcé ma relation avec George Freeman Browne ».

George Freeman Browne : « Dans un futur proche, on va se marier car nous sommes en couple depuis 2018, néanmoins pour arriver en Espagne, j’ai contracté de nombreux prêts auprès de mes contacts et il me tarde de commencer un nouveau travail afin de pouvoir les rembourser, si quelqu’un est prêt à m’embaucher ».

George Freeman Browne et Edwin Bolaji Deen à la place Sant Jaume à Barcelone.

Présentement, toujours choqués d’avoir fait l’objet d’avis de recherche pour homosexualité en Sierra Leone, aucun des deux hommes envisagent d’y retourner à brève ou moyenne échéance.

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