Originaire de la nation insulaire caribéenne de Sainte-Lucie, Vincent McDoom a dû crever le plafond de verre, en tant qu’étranger, anglophone, noir et queer en France. Au firmament de sa notoriété lors de la Ferme des Célébrités qui est une émission de télé-réalité qui l’a fait connaître auprès du grand public en 2004, Vincent McDoom a malgré lui inspiré un chanteur de dancehall antillais homophobe (murder music).
Pedro Pirbakas de son vrai nom, alias Krys, a lui-même bâti sa propre notoriété musicale en miroir inversé de Vincent McDoom, grâce à la chanson dont le titre est « McDoom dead ».
Pour rappel, il s’agit d’un morceau homophobe jamais endisqué – mais toujours disponible sur les réseaux sociaux – qui constitue un appel à la haine et à la discrimination envers Vincent McDoom et l’ensemble de la communauté LGBT+.
Après une confrontation mémorable entre les deux protagonistes survenue sur le plateau de NRJ en 2006, au sujet de l’homophobie; 20 ans plus tard la polémique ne désenfle pas entre le ressenti de Krys qui estime qu’il n’a pas été compris et Vincent McDoom qui réfute les dénégations de son contempteur.
Pour 76Crimes, Vincent McDoom a accepté de revenir sur les non-dits et les derniers développements de la controverse qui l’oppose à Krys. Il apporte aussi sa version des faits au travers de quelques scoops et anecdotes inédites.

La murder music est un charge mentale
76Crimes : « Sur les médias et les réseaux sociaux antillais, les commentaires et les publications se sont beaucoup épanchés sur le ressenti de Krys et l’impact du clash qu’il a eu avec vous pour sa carrière, par contre, j’aimerais savoir de votre côté comment avez-vous vécu l’apparition de la chanson « McDoom dead », en 2004 ? »
Vincent McDoom : « J’en ai eu échos à travers des menaces que j’ai reçues sur internet, en provenance de personnes issues de la communauté antillaise. Puis quand j’ai entendu les paroles de la chanson pour la première fois, j’ai été outré de constater que Krys avait jeté mon nom en pâture pour nourrir les bas instincts homophobes de ses fans. Pourtant, venant de Saint-Lucie, je connais le dancehall et c’est même la musique qui a bercé mon enfance, car dans mon île natale on consomme souvent les produits de l’industrie du divertissement de la Jamaïque.
Par conséquent, je connaissais déjà la murder music ainsi que les nombreuses controverses liées à Buju Banton (NDLR : Buju Banton a performé un morceau intitulé « Boom Bye Bye » en 1992 qui constitue un appel explicite à tuer des hommes homosexuels), sauf que Krys en utilisant mon nom, contrairement aux autres chanteurs de dancehall, a été jusqu’à me mettre une cible dans le dos. Mon nom apparaît au moins 4 fois dans « McDoom dead » et il est bien question d’incitation à la haine et à la violence envers ma personne. Ca m’a traumatisé ».
76Crimes : « Pourquoi n’avez-vous pas déposé plainte afin que Krys soit condamné par la justice et incarcéré ? »
Vincent McDoom : « Actuellement si j’en ai envie je peux toujours déposer plainte, mais je ne l’ai pas fait pour ne pas saboter sa carrière, contrairement à ce que Krys énonce depuis 20 ans. En ce sens, j’ai été magnanime, mais ce n’est pas reconnu ».
Le déroulement du clash entre Krys et Vincent McDoom
76Crimes : « Justement, quelle est votre version du clash que vous avez eu avec Krys chez Cauet ? »
Vincent McDoom : « En France dans les talk-shows les personnalités se croisent et se rencontrent peut-être beaucoup plus qu’aux Antilles et à l’époque où Krys faisant la tournée des plateaux TV et radio, il se trouve que moi aussi j’avais une actualité, en tant nouveau présentateur de « Rires et Chansons » et nouvel animateur d’une émission de télé-réalité intitulée « Myriam et les garçons ».
Contrairement à la version alléguée par les soutiens de Krys, lorsque je suis arrivé au studio d’enregistrement, l’on ne m’avait pas prévenu que Krys était là. Il ne s’agissait pas d’un « guet-apens ». Par contre, j’avais déjà échos qu’en soirée, en teasing, ses fans lui demandaient de chanter « McDoom dead », afin de chauffer le public à blanc avant ses concerts.
Aussi quand je vis Krys débarquer dans le studio de la radio NRJ, pour moi c’était un tout petit homme entouré de deux grands gardes du corps assez imposants. Bien sûr, j’ai voulu voir de plus prêt qui c’était, mais quand il m’a vu, j’ai été dévisagé de haut en bas et toisé. A l’époque il était la coqueluche de son entourage et pas une seconde il ne m’a pas adressé la parole. Quand j’ai compris qui il était j’ai demandé à ce que les paroles de la chanson soient imprimées et distribuées auprès de l’ensemble des chroniqueurs du plateau.
De toute façon sur un plateau radio filmé et diffusé en live, tous les invités sont logés à la même enseigne et par conséquent, Sébastien Cauet et Cécile de Ménibus avaient déjà fait leurs recherches au sujet de Krys, comme à chaque fois qu’ils reçoivent une personnalité et bien que les paroles de la chanson incriminée sont en créole, « McDoom dead » était accessible sur internet en quelques clics.
Donc à l’évidence, cette chanson n’était pas si underground que ce que Krys a ultérieurement laissé entendre. Et par ailleurs dans ce type de show, même si l’on parle des actualités des artistes, d’habitude les invités sont préparés à être régulièrement confrontés à tout ce qu’ils ont fait publiquement par le passé.
Concernant l’échange avec Krys sur le plateau, il a tout de suite fait le choix de se placer en victime comme il le fait toujours aujourd’hui, en évoquant ma personne et ma présence dans les médias comme un problème quant à la manière de représenter les Noirs à l’antenne.
J’ai trouvé cela douloureux et particulièrement culpabilisant, en me faisant de moi l’allégorie d’une question sociétale plus large, présentée sous l’angle d’un problème alors que je n’en suis nullement responsable; tandis que dans la chanson où il me fait outrage il n’est nulle part question de représentativité de la diversité.
Sous pression, Krys a dû me présenter des excuses, mais à plusieurs reprises il s’y est refusé, en dépit des nombreux intervenants qui le pressaient de se saisir de cette occasion, afin de tourner la page. Il faut savoir que l’émission a même dû être interrompue durant de nombreuses minutes où j’ai été pris à parti par Krys qui m’a accusé de vouloir nuire à sa carrière. C’était très tendu.
Finalement tout à la fin de l’émission après que l’antenne a repris, Krys a daigné me présenter des excuses que j’ai immédiatement refusées, car elles n’étaient pas sincères. Aussi, tout au long des 20 années qui ont suivi, ses efforts passés à se victimiser prouvent que j’étais dans le vrai. Krys est quelqu’un qui pense toujours avoir raison et qui ne se remet jamais en question.
L’onde de choc au sein de l’industrie de la musique
76Crimes : « L’association LGBT+ antillaise et diasporique An Nou Allé, en la personne de Louis-Georges Tin et de David Auerbach-Chiffrin s’était même fendue d’un communiqué de presse pour dénoncer le fait que postérieurement au clash, Krys avait diffusé une chanson jamais endisquée dont le nom était « Vincent McClown ».
Vincent McDoom : « Pour Vincent McClown, je n’étais pas informée.
Par contre suite au passage chez Cauet, Universal Music qui produisait Krys m’a demandé de ne pas déposer plainte et ils ont même envisagé de me donner de l’argent pour enterrer l’affaire. Il y a même eu un communiqué en préparation afin de « dédouaner » Krys, mais je suis resté ferme et catégorique et j’ai refusé la compromission.
Pendant ce temps, Krys recevait des coups de fil des chaînes de TV et de radio, afin de l’inviter à s’expliquer autour du clash chez Cauet, d’autant plus que sa tournée média devait se poursuivre dans le cadre du lancement de son album K-RYSMATIK. Cependant, il n’a plus voulu continuer à se rendre sur les plateaux et se faisant il a été déprogrammé, obligeant sa maison de disque à résilier son contrat. Telle est la vérité.
Cette affaire a eu des rebondissements complexes dans l’industrie de la musique, puisque la rappeuse Diam’s n’a pas poursuivi sa collaboration artistique avec Admiral T, après avoir produit ensemble la chanson intitulée « Les Mains en l’air ».
Admiral T de son côté a demandé à son staff à faire supprimer l’ensemble de son répertoire homophobe de la toile ; tandis que par l’entremise d’un ami en commun, il a sollicité à pouvoir me rencontrer, mais ça n’a jamais eu lieu.
D’une part, jétais encore sous le choc des accusations de Krys, puis d’autre part, je pouvais avoir un agenda professionnel chargé par moment. En outre, je connaissais assez peu les dates où Admiral T se produisait dans l’Hexagone lors de ses tournées.
Aux Antilles, des disc-jockeys pendant ce temps utilisaient la bande sonore où Krys me présentait des excuses afin de mieux souligner son hypocrisie et sa personnalité insincère. Ils ont été des alliés objectifs.
Ce qui est dommage, c’est le fait que Krys a eu par la suite d’autres opportunités de renouer le fil du dialogue avec moi, mais il ne l’a jamais fait.
Par exemple, chaque année, Babette de Rozières organise une garden party et il est arrivé que l’on soit attablé côte à côte, mais il a toujours feint d’ignorer ma présence.
Plus tard à Royan dans une petite boîte de nuit, je l’ai vu performé, il m’a reconnu et m’a instantanément mitraillé du regard. Ça n’a jamais été plus loin.
Aujourd’hui à 60 ans, si mon chemin recroise celui de Krys, nonobstant notre passif, j’irai quand même lui adresser un mot, en dépit de sa posture victimaire qui lui sied très mal ».
76crimes : « Pour quelle raison pensiez-vous qu’Admiral T voulait vous voir ? Voulait-il servir de médiateur entre Krys et vous ? »
Vincent McDoom : « Je ne sais pas précisément pour quelle raison il voulait me rencontrer. Néanmois je pense et c’est mon interprétation, qu’il s’est senti coupable car c’est lui qui a initié ce type de chanson de murder music aux Antilles françaises, alors que le dancehall était déjà solidement implanté depuis plus de 25 ans dans la Caraïbe anglophone. Et même dans mon pays à Saint-Lucie, aucun artiste de dancehall n’a encore interprété de la murder music.
Dans ce contexte, Krys a percé sur la scène du dancehall antillais après Admiral T, en imitant des codes qui étaient en place.
Aussi, j’ai suivi de loin le fait qu’une école (Ecole élémentaire Christy Campbell – Admiral T) porte désormais son nom depuis 2013 en Guadeloupe. A cet effet, j’ai pu constater qu’il investit de son argent pour améliorer l’équipement de cet établissement scolaire, au service de la jeunesse, alors que Krys n’a jamais rien fait de tel ».
Des organes démocratiques défaillants aux Antilles face à l’homophobie
76Crimes : « Que vous a inspiré l’opération de réhabilitation de Krys opérée par Claudy Siar en décembre 2006 dans son émission Couleurs Tropicales sur les ondes de Radio France Internationale, ainsi que l’absence de recadrage récurrent des artistes antillais homophobes, par les médias, les universitaires, les intellectuels ou les politiciens, à l’exception de l’inénarrable Louis-Georges Tin basé à Paris et qui se présente comme le premier ministre de l’Etat de la diaspora africaine ? »
Vincent McDoom : « A l’époque aucune voix ne s’élevait contre l’homophobie ordinaire aux Antilles, à la rare exception d’An Nou Allé au sein de la diaspora parisienne, car les afroqueers servaient de boucs-émissaires. Et il y avait la culture « de faire le dos rond ». C’est un peu la même dynamique qu’autour des violences sexuelles dans laquelle j’ai été très investi à Sainte-Lucie et je pense que tant que l’on ne met pas de mots sur les maux, les violences se répètent et les mentalités ne changent pas (NDLR : Vincent McDoom a subi des viols entre l’âge de 09 et 13 ans de la part d’un membre de sa famille qui était l’ancien président de l’Assemblée Nationale de Sainte-Lucie).
Aux Antilles, il y a une homophobie intériorisée qui est très forte culturellement, en dépit du mariage pour tous et j’ai souvenir de feu Jacob Desvarieux qui m’avait un jour interrogé en me demandant pourquoi j’avais déclenché un tohu bohu autour de la personne de Krys, alors que c’est moi qui ait été pris à parti dans la chanson « McDoom dead », en des termes très crus.
Idem pour Claudy Siar dont j’ai été très proche. Il y a des réflexes, on veut étouffer l’affaire, ils se serrent les coudes entre antillais, mais en refusant de se désolidariser de Krys, c’est comme s’il cautionnait les propos, les explications et les mensonges de ce dernier, alors que par ailleurs Claudy et moi on se voyait régulièrement.
Les gens font totalement abstraction de la portée de la violence dans la musique, comme si j’en avais été le seul récipiendaire, en tant que personnalité des médias, alors que les jeunes personnes LGBT+ antillaises ont aussi souffert d’une parole homophobe sans filtre à l’époque.
Et hélas, à 20 ans d’intervalle, à l’occasion de la diffusion des dîners de Kelly le 30 janvier dernier sur Martinique la 1ère – du nom de la journaliste Kelly Babo – je vois que les mêmes dynamiques sont à l’oeuvre : on laisse Krys se victimiser, on le laisse dérouler son argumentaire bancal sur la représentativité minorée et altérée des Noirs que j’aurais incarné au détriment d’autres afrodescendants.
Autant de violences symboliques qu’il m’a été insupportable de devoir entendre à nouveau, réveillant en moi les traumas des années 2000 que je pensais avoir guerri.
Le pire a été de devoir constater l’absence de contradiction émanant de la chroniqueuse Ludivine Rétory qui a invité Krys à étayer des explications fallacieuses où je suis présenté comme le chef d’orchestre « d’un guet-apens » pour reprendre ses propres mots, alors que cette personne n’a pas pris la peine de prendre attache avec moi en amont pour connaître ma version des faits.
Depuis, j’ai cherché à me rapprocher d’elle, je l’ai contacté sur son téléphone cellulaire, mais ni elle ni les équipes de Guadeloupe et de Martinique la 1ère n’ont daigné me permettre d’exercer mon droit de réponse. Cela me sidère, en même temps que cela en dit beaucoup d’une homophobie pernicieuse dans le show-bizz afro-antillais, ainsi que dans les médias.
Dans l’émission, attablés autour de Krys, j’ai tout de même relevé la présence d’un humoriste tel que Donel Jacks’man qui sait manier le verbe quand il s’agit de racisme, il y avait également la Miss France 2025, Angélique Angarni-Filopon, ainsi que la Miss France 2026, Hinaupoko Devèze, mais aucune voix ne s’est élevée pour soulever qu’aucun raccourci ne saurait justifier les appels à la haine dont d’autres et moi ont été la cible.
Or, en présence de personnes qui ont porté les couleurs de la France, j’étais en droit d’attendre une réaction salutaire qui ne s’est pas manifestée. Je suis très en colère et inquiet quant au message qui est renvoyé.
Une relève queer aux Antilles
76Crimes : « Votre clash avec Krys n’est-il porteur que d’un héritage d’inertie relative aux LGBTphobies aux Antilles et dans les espaces diasporiques ? »
Vincent McDoom : « Depuis fin 2006, il n’y a plus d’artistes qui chantent de la murder-music aux Antilles françaises et l’on protège de la sorte les jeunes personnes LGBT+. En ce sens, en confrontant Krys, j’ai accompli un travail citoyen que les médias ou les politiciens locaux aux Antilles ne faisaient pas du tout dans les années 2000.
Si des artistes talenteux tels que Noam Sinseau, Soa de Muse voire Jean-Yves Zamor brillent aujourd’hui, je me dis que j’y suis un petit peu pour quelque chose en tant que personnalité afroqueer pionnière dans les médias en France ».
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