Des militants des droits humains au Cameroun ont exprimé leur indignation suite au meurtre, le mois dernier, de Doloresse, une figure emblématique de la communauté transgenre camerounaise. Aussi, ils ont exhorté la police à traduire ses assassins en justice.
Une haine transphobe que la mort n’estompe pas
« Ne venez plus avec des gens comme ça. Ne les amenez plus ». C’est en ces termes que le personnel de la morgue s’est exprimé à la vue de la dépouille de Doloresse, une personnalité publique camerounaise connue pour avoir fait son coming-out.
Pour rappel, Doloresse est une femme transgenre retrouvée éviscérée dans une mare de sang à Yaoundé le 12 mai 2026.
Alors que l’enquête autour des circonstances de l’homicide est toujours en cours, les vidéos indiquent que Doloresse avait été humiliée et suppliciée avant d’être tuée.
La déclaration ci-dessous a été publiée par la Plateforme UNITY, une coalition d’organisations camerounaises de défense des droits humains, ainsi que par le Réseau Indépendant des personnes Transgenres d’Afrique Centrale (RITAC).
DEMANDE DE JUSTICE APRES LE MEURTRE DE LA FEMME TRANSGENRE DOLORESSE A YAOUNDÉ ET INDIGNATION SUITE AU TRAITEMENT DÉGRADANT DE SA DÉPOUILLE
Le RITAC et la Plateforme UNITY expriment leur profonde préoccupation à la suite de l’homicide brutal de la femme Transgenre Doloresse, survenu le 12 mai 2026 au quartier Emombo à Yaoundé, consécutivement à une altercation dont les circonstances initiales ont été documentées par des enregistrements vidéo qui nous sont parvenus.
Moins de 24 heures après le drame, une autre vidéo relative au traitement déshonorant de la dépouille de la victime a été diffusée le 13 mai 2026. Cette vidéo a été examinée par nos soins.
I. ÉLEMENTS CONTENUS DANS LES VIDEOS
Les éléments relevés lors de l’analyse des différentes séquences vidéo désormais disponibles tendent à soulever de graves préoccupations concernant des comportements transphobes, des violences physiques ciblées et des traitements dégradants fondés sur l’identité de genre de la victime. En effet:
·Le déclenchement de l’agression dans l’espace public: Les vidéos montrant le début de l’altercation permettent d’établir de manière formelle le contexte initial ayant conduit au drame. Les images prises au sein de l’établissement montrent la victime prise à partie, subissant des violences physiques directes (coups et bousculades) ainsi que des humiliations et des déshabillages forcés de la part de plusieurs individus. Cette Séquence met en lumière une logique de lynchage et d’acharnement qui apparaît directement liée à l’expression de genre de la victime.
-La vidéo montre des scènes impliquant la dépouille de la victime dans un espace présenté comme un couloir neutre, non formellement identifié comme une zone médicale ou technique, dans lequel circulent occasionnellement des personnes.
Selon les informations dont nous disposons, la dépouille aurait été transportée à la morgue de l’hôpital Central de Yaoundé après avoir été extraite du lieu du crime.
-Les images montrent la manipulation du corps ainsi que le dévoilement de l’intimité corporelle de la défunte dans des conditions apparaissant exposées et non protégées.
-Des propos audibles attribués à des membres du personnel incluent notamment :
« Ne venez plus avec des gens comme ça. Ne les amenez plus. »
« Ce n’est pas le corps d’une femme, mon commissaire, c’est un homme déguisé en femme. Et c’est ici, à l’hôpital, qu’on est venu découvrir ça. »
« Je vais tout voir à Yaoundé. »
Ces propos sont reproduits tels qu’entendus dans la vidéo examinée.
II. PREOCCUPATIONS EN MATIERE DE DROITS HUMAINS
-Si les faits observés venaient à être confirmés, ils constitueraient de graves atteintes à la dignité humaine, au respect dû aux personnes décédées ainsi qu’à la mémoire de la victime. Aucune identité de genre ne saurait justifier, que la personne soit vivante ou décédée, des actes d’humiliation ou de violence à son encontre.
-Ces faits soulèvent également des préoccupations quant au respect des obligations professionnelles, éthiques et déontologiques applicables au personnel intervenant dans la prise en charge des dépouilles.
-Le RITAC et la Plateforme UNITY expriment en outre sa préoccupation quant au contexte global de stigmatisation pouvant entourer la victime en raison de son identité de genre, et appelle à une enquête exempte de toute forme de biais.
III. APPEL AUX AUTORITES COMPETENTES
Le RITAC et la Plateforme UNITY appellent les autorités camerounaises compétentes à prendre sans délai toutes les mesures nécessaires afin de faire la lumière sur les faits rapportés et d’en établir les responsabilités.
Il est alors recommandé :
-Au Procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance de Yaoundé : l’ouverture d’une enquête sur l’homicide de Doloresse, en vue de l’identification, de l’interpellation et des poursuites à l’encontre des auteurs présumés ainsi que de toute personne impliquée dans la maltraitance de la dépouille, afin qu’ils soient traduits en justice conformément, notamment, à l’article 283 du Code pénal sur l’omission de porter secours.
-Aux services de police judiciaire : la collecte, la conservation et la sécurisation des éléments de preuve, ainsi que l’exploitation des témoignages et des vidéos disponibles.
-Au Ministère de la Santé Publique (MINSANTE) : l’ouverture d’une enquête administrative sur les conditions de traitement de la dépouille et l’évaluation des responsabilités éventuelles.
-À la Direction de l’Hôpital Central de Yaoundé : la conduite d’une enquête interne sur les faits et la prise de mesures appropriées au regard des obligations de dignité et de respect des personnes décédées ; le renforcement immédiat des protocoles relatifs à la gestion des dépouilles et au respect de la dignité humaine.
-À la Commission des Droits de l’Homme du Cameroun (CDHC) : la réalisation d’une évaluation indépendante des allégations et la formulation de recommandations publiques en vue de la prévention des atteintes à la dignité humaine.
Le RITAC et la Plateforme UNITY encouragent les institutions concernées à agir avec diligence, impartialité et transparence, dans le strict respect de leurs compétences respectives.
IV. FONDEMENTS JURIDIQUES ET NORMATIFS
Les faits rapportés sont susceptibles de relever des instruments juridiques suivants :
-Constitution du Cameroun : droit à la vie, protection de la dignité humaine et interdiction des traitements inhumains ou dégradants, ainsi que garantie des droits fondamentaux de la personne ;
-Code pénal camerounais : incriminations relatives aux atteintes à la vie, aux atteintes à l’intégrité physique et morale des personnes, ainsi qu’aux infractions portant :
o Violation de tombeaux et de cadavres (article 274);
o Meurtre (article 275) ;
o Assassinat (article 276).
o Assassinat (article 276).
-Charte africaine des droits de l’homme et des peuples :
o Article 4 : inviolabilité de la personne humaine et droit à la vie ;
o Article 5 : respect de la dignité inhérente à la personne humaine et interdiction de toute forme d’exploitation ou de traitement dégradant.
-Pacte international relatif aux droits civils et politiques :
o Article 6 : droit inhérent à la vie, protégé par la loi et interdiction de privation arbitraire de la vie ;
o Article 7 : interdiction de la torture et des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ;
o Article 17 : protection contre les ingérences arbitraires ou illégales dans la vie privée, familiale et la dignité.
V. NOTE FINALE
-Le RITAC et la Plateforme UNITY rappellent que les informations contenues dans le présent communiqué sont publiées à des fins de documentation et de plaidoyer en matière de droits humains, sous réserve des conclusions des enquêtes judiciaires et administratives en cours ou à venir ;
-Ce drame s’inscrit dans un contexte d’insécurité et de stigmatisation croissantes à l’égard des minorités de genre. L’indifférence ou le silence face à de tels actes pourrait s’apparenter à une forme de complicité tacite, susceptible de mettre en péril la cohésion sociale et le vivre-ensemble.
-Le RITAC et la Plateforme UNITY présentent leurs plus sincères condoléances à la famille et aux proches de Dolores et demeurent pleinement mobilisés pour que justice soit rendue.
-Le RITAC et la Plateforme UNITY restent disponibles pour coopérer avec les autorités compétentes, en tant que de besoin.
-Au-delà de la douleur liée à cette perte, le RITAC et la Plateforme UNITY interpellent notre conscience collective sur l’importance de préserver les principes fondamentaux des droits humains, le droit à la vie et la dignité de chaque citoyen au Cameroun. Ces valeurs fondamentales demeurent garanties par les instruments juridiques nationaux, régionaux et internationaux auxquels le Cameroun est partie, notamment le Préambule de la Constitution camerounaise, la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, ainsi que la Déclaration universelle des droits de l’Homme.
