Moyen Orient / Afrique du Nord

Bilan de l’année 2020 au Maroc à travers le regard d’une personne trans

Ayouba est une femme trans qui assume fièrement sa transidentité amazigh

Après avoir traversé une passe très difficile l’an passé, consécutivement à une arrestation en marge d’un concert à Rabat, Ayouba revient pour 76crimes sur une année 2020, compliquée.

Propos recueillis au téléphone par Moïse MANOEL

1. Peux-tu nous dire qui es-tu et nous parler un peu de ton pays, le Maroc ?

« Je m’appelle Ayouba et je suis une activiste trans avec Nassawiyat, qui est une organisation de défense des droits des personnes LGBTI, au Maroc ».

Logo de Nassawiyat

« La société marocaine est une société très conservatrice qui tend vers l’islamisme (propension à faire de l’islam la source et l’inspiration de toute action politique) ».

« Le parti politique qui gouverne le pays depuis une dizaine d’années est un parti islamiste d’extrême-droite (le PJD – Parti de la Justice et du Développement), selon moi. Ce gouvernement travaille activement à faire progresser les idées salafistes (courant rigoriste visant à restaurer un islam médiéval), qui à présent, rongent et gangrènent la société marocaine de l’intérieur ».

« Pour moi cette domination politique à l’intérieur des frontières du Maroc, est le prolongement d’une domination culturelle arabe, extérieure à l’Afrique du Nord et issue des pays du golfe. Moi je la rejette énergiquement et je revendique une identité marocaine autochtone amazigh ».

2. Cela ne colle pourtant pas avec l’image et la vitrine touristique que l’on se fait du Maroc, à l’étranger, y compris au sein des communautés LGBTI. Comment expliques-tu cette contradiction ? Et quelles sont les répercussions de l’islamisme sur le quotidien des personnes LGBTI au Maroc ?

« Il y a une énorme hypocrisie à ce sujet chez les islamistes et chez les marocains en général. D’un côté, les blancs qui sont homosexuels sont acceptés et sont bien accueillis, quand ils viennent ici et de l’autre côté, il y a nous, les autochtones LGBTI qui n’avons pas le droit de nous exprimer et de sortir du placard ».

« Il y a en effet au Maroc cette idée sous-jacente que l’on appartient au pays et que la liberté octroyée aux Européens ne s’applique pas à nous. Mais tout cela est aussi en lien avec la « white supremacy », bien évidemment, car elle est intériorisée avec une double hiérarchie du système des valeurs, qui a des conséquences bien concrètes au quotidien ».

« Par exemple, les personnes LGBTI marocaines doivent vivre en permanence sous une chape de plomb, car les rapports sexuels entre personnes de même sexe sont toujours criminalisés au Maroc, au titre de l’article 489 du code pénal. Les sanctions encourues peuvent aller jusqu’à 6 ans d’emprisonnement et 1200 dirhams d’amendes ».

« Aussi à titre personnel, en 2020, avoir brandi un drapeau arc-en-ciel à Rabat, durant un concert, m’a valu une arrestation mouvementée. J’ai été interrogé des heures durant et nombreux sont les media à s’en être fait l’écho, à tel point que j’ai dû fuir le pays, pendant quelques semaines ».

3. Nassawiyat a produit un rapport récemment intitulé « Loubiya Fi Zaman Corona ». Peux-tu nous en parler ?

« Comme dans de nombreux pays, au Maroc, nous avons été confinés. L’homophobie et la transphobie qui existaient se sont déversées par ricochet sur les réseaux sociaux et internet. Le confinement et l’impossibilité de se rencontrer n’empêchent pas internet de continuer à un espace d’outing violent et agressif et il semblerait que cela ait même redoublé au cours du printemps 2020 ».

« Les conséquences, elles, restent toujours les mêmes qu’il y ait la COVID-19 ou non et des gens se sont retrouvés chassés de leur domicile, au moment même où l’activité économique était à son nadir, en raison de leur orientation amoureuse. Nassawiyat est venue en aide à des personnes LGBTI qui n’avaient plus nul abri où se confiner, en plein milieu de la crise sanitaire ».

« Depuis la fin du premier confinement, on observe au Maroc que les personnes LGBTI se cachent. Elles ont changé leurs habitudes et elles n’utilisent plus autant les applications de rencontre, qu’auparavant. Les gens prennent davantage de précautions et redoublent de vigilance ».

« Toutefois, nous restons à leur écoute grâce à notre ligne d’assistance psychologique à distance. Nous essayons de prévenir les conduites à risques et les passages à l’acte suicidaire. Pour 2021, nous aimerions continuer à catalyser sur notre expérience acquise en 2020, en termes de nouvelles stratégies de communication ».

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