Afrique/Afrique subsaharienne

La violence crée un bénévole pour les LGBT camerounais

Par Mot Nyam

Sauveur de « Yves Serges », battu et laissé pour mort à Bonabéri, Achille Tiedjou a permis à la communauté LGBT de Douala de gagner un bénévole pour accompagner les personnes homosexuelles victimes des exclusions diverses.

Douala, Cameroun

Achille Tiedjou (Photo de Facebook)

Achille Tiedjou (Photo de Facebook)

Le cas du jeune Yves Serges (un pseudonyme), qui a survécu à une agression d’une brigade populaire des mœurs à Douala au Cameroun, a été documenté par le jeune chercheur Achille Tiedjou, révélant les risques que courent encore les personnes homosexuelles au Cameroun. C’est en effet en septembre dernier, que la révélation a été faite à un public sélect dont quelques journalistes de la presse nationale.

Achille Tiedjou, un jeune étudiant à l’université de Douala, est le contributeur camerounais d’un projet documentant les crimes graves et violations en Afrique Centrale conduits par le Réseau des Défenseurs des Droits de l’Homme (REDHAC). Le travail de ce jeune, qui est étudiant en anthropologie à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université, a porté sur la documentation de cas des violences faites à l’endroit de personnes LGBT.

Un important nouveau rapport d’autant que dans le contexte camerounais — où la règlementation criminalise les actes homosexuels, un pays où des gens souvent commettent des violences à l’endroit des personnes homosexuelles ou présumées telles — relève de la plus simple banalité. Mais malgré cette primeur, aucun organe de la presse nationale présent n’a évidemment traité ce fait qui était pourtant la véritable nouveauté de cet évènement sous-régional.

Ce n’est pas souvent, en effet, que les organisations générales des droits de la personne, à l’instar du REDHAC, font un travail si risqué sur cette catégorie socio-humaime spécifique. Surtout lorsqu’il s’agit de documenter des violences subies, de manière impunie, contre des personnes homosexuelles. REDHAC admet que quand il défend les droits des personnes LGBTI, il rencontre plus de résistance que quand il défend les droits  d’autres personnes.

Le jeune chercheur révèle que c’est avec le cas d’une agression barbare à l’encontre d’un habitant de Bonabéri, un quartier périphérique situé à Douala Ouest, qu’il a mesuré les risques auxquels sont exposés les personnes présumées homosexuelles au Cameroun.

Achille Tiedjou (Photo de Facebook)

Achille Tiedjou (Photo de Facebook)

Yves Serges était attaqué en pleine nuit par une dizaine de personnes qui se présentaient comme une brigade d’assainissement des mœurs sexuelles dans ce quartier populaire de la capitale commerciale du Cameroun.

Mis au courant, Achille qui se dévoue depuis quelques années comme volontaire auprès d’associations de défense des LGBT, notamment ADEFHO, l’Association des défense des droits des homosexuels, en a fait son affaire.

Quand on lui demande comment il s’est intéressé à ce cas de violence contre cette personne qui lui a permis plus tard de documenter des cas de violations graves au Cameroun, il se prête au jeu, après un moment de réflexion comme s’il avait vu un diable passer. Il dit:

«Très sincèrement, bien qu’intéressé par la vie des personnes LGBT, je n’étais pas du tout préparé à observer in situ une situation de violences aussi inhumaine à l’égard d’un enfant de Dieu.

« Étudiant en anthropologie à l’université de Douala, je m’intéressais à la situation des personnes homosexuelles dans la société camerounaise, notamment dans la ville de Douala ou je suis étudiant.

« Je me suis donc naturellement rapproché des milieux de défense des droits des homosexuels. Lorsque cette nuit là, Me Alice Nkom [la présidente de l’ADEFHO] me contacte afin que je suive cette agression qui lui a été rapportée, je suis très excité à me rendre ainsi utile » .

Mais, à l’idée de se rendre sur le lieu où vivait la victime, Yves Serges, le jeune chercheur était comme pris de peur. Pourquoi ?

« Je ne connaissais ni la victime ni personne de son entourage » confie-t-il.

Mais, ce handicap de départ ne le découragera point. Prenant à cœur cette mission qui vient de lui être confié, il s’arme de courage et se lance.

La couverture du fascicule Crimes graves et violations des droits humains en Afrique Centrale. Cliquer sur l'image pour le télécharger.

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Achille Tiedjou va alors convoquer les méthodes de bases de la recherche universitaire. Ainsi, il fait rapidement une cartographie de la région de l’agression. Il essaie d’identifier des personnes- ressources possibles. Et, il se fixe un objectif ultime : documenter si possible cette agression.

Lors de la recherche des personnes ressources, Achille Tiedjou apprendra au sein de l’association que l’incident s’est produit en présence d’un parent d’Yves Serges qui aurait été contraint de conduire les agresseurs vers son cousin. Voilà un point de contact qui se confirmera après deux appels téléphoniques. Le cousin, bien que terrifié, accepte de conduire Achille vers Yves Serges; rencontre bouleversante pour le jeune volontaire.

« J’ai trouvé un homme, lacéré, presque déchiqueté, à qui on avait donné des coups avec des machettes et laissé pour mort » raconte Achille avec beaucoup d’émotion.

C’est à la vue de l’état d’Yves Serges, très amoché, que l’idée de documenter ce cas se renforce chez Achille.

Il prendra donc prioritairement les images avant d’obtenir la narration par la victime des scènes atroces qu’il a subie en pleine nuit.

« Vers 2h du matin, Yves Serges se trouvait dans mon studio quand il a entendu son cousin appeler de l’extérieur avec insistance » rapporte Achille, qui a recueilli la victime. « Habituellement prudent, [nous] révèle-t-il, Serges n’a pris aucune précaution particulière d’autant que c’était la voix de son cousin ». Une voix familière donc connue qui demande d’ouvrir. Il ouvre naturellement. Mal lui en prendra. Car à peine avait-il ouvert la porte que ce groupe violent, auto-érigé en «brigade de bonnes mœurs » lui tombe dessus. Ils le tirent vers l’extérieur. Agression en règle. Tabassage. Lacération avec des coups de machettes.

Tout y passe. Yves Serges est laissé pour mort. La brigade invite son cousin, soupçonné d’avoir les mêmes pratiques sexuelles, de quitter le quartier:

« Sinon ce sera ton tour » .

Achille prendra les photos. Sur la base de ces photos, il constituera un dossier de demande de fonds d’urgence en faveur d’Yves Serges. L’opération qui durera un peu plus d’un mois et demi se conclut par un succès. Un appui d’urgence est accordé en faveur d’Yves Serges. Grâce à cet appui, la survie de cette victime de la haine est assurée.

« Yves Serges », une victime de violences homophobes convertie pour la cause LGBT

Douala, Cameroun

Yves Serges, nom d’emprunt que nous avons donné à cette victime innocente de la barbarie socioculturelle locale, est un chef de famille pourtant assez normal.

Âgé de 35 ans et père de 3 enfants, Yves Serges est pourvu d’un nouvel appartement dans un autre quartier de la ville de Douala. Il est payé pour 3 mois. Ses soins sont aussi pris en charge ainsi qu’une modeste dotation alimentaire pour subvenir aux besoins de ses 3 enfants.

D’un montant relativement moyen, ce financement d’urgence sauve la vie à cette victime de l’intolérance sexuelle. En retour, Yves Serges désigne désormais Achille « mon parrain » pourtant âgé seulement de 30 ans soit 5 de moins que lui. Plus, en reconnaissance au soutien et la solidarité de la communauté LGBT de Douala via Achille, Yves Serges s’engage à son tour comme bénévole à ADEFHO.

Depuis bientôt un an et demi, Yves Serges travaille pour à ses heures libres pour ADEFHO. Aux côtés d’Achille, ils accompagnent des jeunes gens, homosexuels ou présumés tels, à dépasser l’exclusion familiale, sociale, et économique dont ils sont l’objet dans ce pays qui criminalise encore les relations sexuelles entre personnes de même sexe. C’est une dure et sans doute longue bataille dont le principal mérite est d’avoir lieu dans un contexte d’homophobie ambiante.

Pour des raisons de sécurité, la victime, qui est chef d’une famille, n’a pas souhaité que sa véritable identité soit divulguée.

Mot Nyam est le pseudonyme d’un journaliste camerounais.

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