Amériques

LGBT+ en Haïti : « Rien sur nous sans nous »!

Alors que les organisations haïtiennes de défense des droits humains doivent composer avec la baisse des financements internationaux, l’instabilité politique et l’insécurité chronique générée par les gangs, voici qu’un nouveau danger guette selon Dominique X. St-Vil, le directeur d’OTRAH, un activiste trans : à savoir le morcellement du plaidoyer par les acteurs de la diaspora qui entendent parler au nom d’Haïti, à la place des militants de terrain restés au pays.

Dominique X. St-Vil est le directeur exécutif de l’Organisation Trans d’Haïti (OTRAH)

Politiquement Haïti est plongé dans le brouillard et les associations aussi

Erasing 76crimes : « Alors que les élections présidentielles prévues les 30 août et 06 décembre 2026 sont de plus en plus indécises, avec un possible report en 2027 – à cause des conflits entre les gangs armés et la police nationale haïtienne – qu’en est-il des organisations LGBT+, 1 an après les coupes de l’aide au développement opérées par l’administration Trump ? »

OTRAH : « A la veille de la journée internationale de lutte contre les homophobies, les biphobies et transphobies, le 17 mai prochain, la réalité haïtienne est dure pour tout le monde, notamment pour les personnes trans (NDLR : plus de 50% de la population vit dans une situation d’insécurité alimentaire chronique selon le Programme Alimentaire Mondial).

Et de nombreuses organisations ont mis la clef sous le paillasson se séparant de leurs employés, tandis que pléthores d’activistes ont quitté le pays, pour pouvoir trouver refuge ailleurs, aux Etats-Unis, au Canada ou sous d’autres cieux, dans l’espoir d’un avenir plus radieux.

Cependant, alors que je m’attendais à ce que les organisations haïtiennes fassent preuve d’ingéniosité pour sortir le pays de l’ornière, l’on assiste à une véritable fragmentation ».

La société civile haïtienne n’existe qu’en Haïti

Erasing 76crimes : « Qu’entendez-vous par fragmentation ? »

OTRAH : « On assiste à une extraterritorialisation des instances haïtiennes de plaidoyer, consécutivement à l’émigration récente de nombreux défenseurs des droits humains.

Logo de la « Société Civile Haïtienne du Canada »

Concrètement, récemment, des activistes ont mis sur pied une nouvelle organisation au Canada où ils se regroupent et fédèrent en tant que « Société Civile Haïtienne au Canada » pour reprendre l’intitulé de leur association.

Or pour moi qui vit à Port-au-Prince, capitale d’Haïti, la société civile haïtienne ne peut exister que sur place et il ne saurait y en avoir une deuxième ailleurs. A un moment donné, la société civile, c’est une géographie, c’est un quotidien avec des périmètres d’intervention concernant les associations et ça ne saurait être virtuel ou dans une réalité anthropologique autre que celle d’Haïti.

Dans les faits, les émigrés haïtiens qui ont quitté, délaissé ou fui le pays sont confrontés à moult défis : apprentissage de l’anglais, familiarisation avec la saisonnalité hivernale, problèmes pour obtenir une équivalence des diplômes, difficulté à faire reconnaître leurs parcours professionnels dans un nouveau pays, manque d’amis, différences de mentalité. Et les exemples ne manquent pas.

Ainsi pour moi, quand on commence à parler de la société civile haïtienne, en dehors d’Haïti, ça soulève la question du transfert des instances de délibération haïtienne, à l’extérieur du pays, ce qui revient in fine à affaiblir un peu plus la société haïtienne et les militants qui ont fait le choix de rester sur le terrain par patriotisme.

Les limites du plaidoyer par la diaspora

Erasing 76crimes : « C’est une situation qui n’est pas sans rappeler celle de la Fédération Total Respect / Tjenbé Rèd qui à Paris entendait parler au nom des personnes LGBT+ vivant en Outre-mer et au sein des diasporas établies en région parisienne et qui se faisant obtenait des financements, empêchant de la sorte l’avènement d’association locale. Est-ce cela ? »

Logo du Forum de la Société Civile sur la santé, la lutte contre le VIH, la tuberculose et la malaria

OTRAH : « On ne peut pas faire de porte-parolat à des milliers de kilomètres de distance d’Haïti, ça n’a pas de sens, d’autant plus qu’il s’agit de gens qui ne reviendront pas pour faire leurs vies ici et qui sont durablement établis au Canada.

Toutefois, à leur sujet, je ne parlerai pas d’exil, car ce ne sont pas des gens qui ont été chassés du pays, armes à la main. Par contre, il s’agit de militants très au fait quant à la réalité relative à la répartition des fonds entre les organisations et je crains qu’on assiste à des individus qui ne vivent plus en Haïti, mais qui s’arrogent le droit de recevoir des financements à notre place, en jouant de leur proximité avec les bailleurs de fonds nord-américains, au Canada.

Actuellement, en Haïti, il existe déjà le « forum de la société civile » regroupant les acteurs oeuvrant sur le champ de la santé, contre le VIH, la tuberculose et la malaria. Aussi, l’on n’a pas besoin de personnes qui parlent à notre place, sans nous, pour nous. La seule société civile haïtienne qui doit représenter Haïti est celle qui vit sur place et nulle autre.

Il faut que les plateformes associatives LGBT+ soient légitimées

Erasing 76crimes : « Quelle message aimeriez-vous faire passer en particulier ? »

OTRAH : « Mon premier message est à l’adresse des militants LGBT+ haïtiens. Créer une plateforme de plaidoyer en faveur d’Haïti, au Canada, eût dû impliquer que nous fussions informés au préalable ; mais que nenni. C’est très discourtois et c’est faire peu de cas du travail des personnes restées en Haïti.

Enfin, plus largement, le modus operandi illustre les fragilités démocratiques structurelles de la république haïtienne. Sur le papier, beaucoup de structures existent, mais elles sont totalement dépourvues de légitimité quant aux acteurs qui les portent.

Pour moi, on ne peut pas avoir une instance d’échange et de dialogue national, tel que le « forum de la société civile » et avoir simultanément des structures parallèles. C’est une affaire de cohérence et de crédibilité vis à vis des bailleurs de l’aide publique au développement international ».

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