De retour au Gabon après une longue parenthèse où il s’est opposé au régime d’Ali Bongo Ondimba, l’artiste queer Jann Halexander – le « mûlatre » comme il aime à s’appeler – se livre à une analyse où il dresse une autopsie de l’état des libertés dans le pays patriciel, qui est aussi sa terre natale. Une manière pour l’artiste de clore l’exil, sans être un retour définitif en Afrique, étant donné les fragilités du réel, dans un pays où c’est la bisexualité des personnes LGBT+ qui les protège.

Par Jann Halexander
‘La dépénalisation ne signifie pas chez nous que l’homosexualité est permise au Gabon. On a tous compris que la dépénalisation, c’était sur le plan juridique mais que l’acte est un acte qui choque la conscience commune. Dépénaliser ne veut pas dire légaliser. C’est pourquoi aujourd’hui quiconque exposerait un peu trop son orientation homosexuelle dans l’espace public peut être poursuivi pour atteinte à la pudeur, ça doit rester caché.
Alors si demain, il y a un retour en arrière et que les relations homosexuelles sont interdites, les gens vont toujours se voir. Parce qu’ici à la base, les gens ne se voient pas ouvertement, c’est toujours discrètement, ça ne va rien changer au vivre ensemble des gabonais. Il n’y a pas d’institution, de lieu au Gabon où on sait que c’est là-bas qu’on trouve des homosexuels etc, non. Il y a des lieux mixtes avec une forte population lgbt en effet mais rien d’officiel. Les gens se voient en cachette ici, avec ou sans loi. Même les hétérosexuels évitent les flirts en public, c’est vu comme de l’exhibition.’
C’est ainsi que Fabrice*, enseignant de 55 ans dans un lycée privé de Libreville me dresse le tableau de la situation de la communauté LGBT au Gabon en 2025. Nous sommes alors le 24 novembre, fin de journée, il a fini son boulot, nous buvons dans un bistrot, Carrefour Avorbam, Akanda, nord de la capitale. 23 ans sans être revenu au pays natal, c’est long. Mais durant cette période, je n’ai jamais idéalisé le Gabon, j’ai toujours scruté les actualités du pays, j’ai continué de fréquenter des compatriotes de la diaspora. Alors je sais plus que jamais une chose : la réalité gabonaise est la réalité gabonaise, ce n’est pas l’Afrique du Sud, ce n’est pas le Cap-Vert, ce n’est pas le Botswana, encore moins le Danemark ou l’Espagne. Je m’étonne même de ‘switcher’ aussi vite de la réalité française, quasi quotidienne à la réalité gabonaise et toutes ses complexités, ses paradoxes, ses mystères même, en moins de 48 heures. Une proche me dira ‘L’homme gabonais en toi était en veille, un voyage a suffi à le réactiver’.
Si je n’ai jamais caché ce que j’étais, si je l’ai toujours assumé, si j’ai bien souvent assumé mes prises de position (et tant pis pour les ennemis), néanmoins au quotidien, je ne me ballade pas avec un badge aux couleurs de l’arc-en-ciel dans la rue. Je n’y pense même pas. Je n’ai donc pas de raison d’agir différement au Gabon. Où d’ailleurs le célèbre drapeau LGBT ne représente rien pour les minorités sexuelles. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Ce drapeau (que je trouve beau, je précise) a une origine occidentale, il est né en 1978 à San Francisco, et aurait été inspiré par la chanson ‘Over the Rainbow’ de Judy Garland dans le film ‘Le Magicien d’Oz’. Ici, les lgbt ont des préoccupations similaires à la plupart des gabonais : gagner sa vie pour manger, se vêtir, avoir un toit dans un pays où les inégalités sociales sont puissantes (elles ont été aggravées sous le règne d’Ali Bongo’), où il n’existe pas de filet de sécurité sociale, de revenu minimum versé par l’Etat, où éventuellement les solidarités familiales peuvent jouer une sorte de compensation à l’absence de soutien de l’Etat dans la vie quotidienne des gabonais. Il faut être sur place, sentir, ressentir le pays pour comprendre à quel point il serait complètement stupide de parler de mariage pour tous, de pma, de gpa, de non-binarité, des notions qui ne sont même pas comprises par la plupart des gens de ma communauté. Ils veulent vivre, c’est tout. Et vivre dans un pays comme le Gabon dans l’historie récente a été très tourmentée, c’est déjà en soi énorme.
Fabrice a de la chance il a un travail, un toit, il a deux enfants, un garçon, une fille. Sa femme se doute de sa bisexualité mais le sujet n’est jamais abordé clairement. Il a eu l’occasion une fois d’aller en Allemagne dans le cadre de son travail, il n’est jamais venu en France. Lors des grandes vacances, il va à Lambaréné et il a un copain, lui-même marié. Ni lui ni son copain ne supportent les hommes efféminés et les transexuel(le)s. Cette hostilité, je la retrouverai d’ailleurs tout au long de mon séjour dans la communauté. Bisexuel, homo, oui, efféminé, trans, non. Avec ses enfants, collégiens, Fabrice ne parle jamais de sexualité, des différences etc. Catholique pratiquant, il ne rate jamais la messe du dimanche avec une préférence pour la Cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption Sainte-Marie.
Est-il heureux ? La réponse est oui. La vie c’est du bricolage, où tant bien que mal, on s’adapte à l’environnement où on est. Et où, si on peut, on construit ses réseaux, ses amitiés, ses fréquentations, où on pose ses limites. Fabrice n’est pas une exception. Je me demande même s’il ne représente pas la norme dans la communauté LGBT. Est-ce à dire qu’il en sera ainsi pour toujours ? Je l’ignore.

En 2019 des personnes homophobes du pouvoir alors en place se sont réunies pour condamner l’homosexualité. Jusque là, il n’y avait rien, c’était le vide juridique, une sorte de statut quo qui semblait convenir à la société gabonaise. En novembre 2019, un nouveau Code pénal fut adopté, considérant les relations sexuelles entre personnes de même sexe comme une infraction, punissable de six mois de prison au plus et d’une amende de 5 millions de francs CFA au plus. La loi, clairement discriminante, ne fut jamais appliquée.
En juin 2020, en pleine pandémie covid, face au travail de certaines ong des droits de l’homme (dont l’association gabonaise Pro Humanitus, offensive et courageuse), avec le soutien de certains alliés, les législateurs gabonais ont voté la dépénalisation de l’homosexualité, avec 48 voix pour, 24 contre et 25 abstentions. Cette loi a été signée par le président Ali Bongo le 7 juillet 2020. Evidemment il y eut des débats violents dans les médias, quelques manifestations atteignant difficilement une centaine de participants. La loi en elle-même était forcément un signal positif, mais le fait qu’elle soit signée par un dictateur donnait un goût amer.
Cependant, suite au coup d’État de 2023, des voix (notamment en provenance des milieux évangéliques) réclamèrent un retour sur cette dépénalisation. En novembre 2024, une proposition de constitution a été ratifiée, définissant le mariage comme l’union entre un homme et une femme, mais sans pénaliser explicitement l’homosexualité.
Actuellement, l’homosexualité n’est pas explicitement interdite par la loi au Gabon : la situation reste fragile, inacceptable pour certains, et toujours sujette à débat. L’homophobie constitutionelle reste une épée de Damoclès au-dessus des communautés LGBT du Gabon. Mais comme le dit Fabrice, une pénalisation changerait-elle vraiment la donne ?
Il n’y a pas sur place de protection spécifique contre les crimes de haine motivés par l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Les victimes portent très rarement plainte par peur d’être elles-mêmes stigmatisées ou sanctionnées. La discrimination sociale reste forte, tout comme le harcèlement et le chantage. Pourtant jusqu’à maintenant, le Gabon reste relativement calme par rapport au Cameroun (où les agressions physiques et les lynchages sont beaucoup plus documentés) ou au Nigeria, au Ghana. Beaucoup de personnes LGBT gabonaises arrivent à vivre discrètement sans incident majeur, mais la peur reste très présente et la tolérance sociale est faible de toute façon. Etonnament, le Gabon est même un pays plutôt calme par rapport à la France actuelle. La France a l’une des législations les plus protectrices d’Europe sur le sujet (l’homophobie est une circonstance aggravante reconnue depuis 2004), mais les faits persistent, avec une hausse continue des signalements ces dernières années : agressions physiques graves, menaces de mort et meurtres. Il ne suffit donc pas d’une législation protectrice pour que les LGBT se sentent en sécurité et ne soient pas constamment sur le qui-vive.

‘Émèno ka yënô’ me dit Fabrice en conclusion. Ainsi va la vie, en langue myènè, une des quarante langues du Gabon (et parmi les langues les plus parlées, en dehors du français).
Ainsi va la vie, sans doute, oui, il faut être philosophe. Je m’adapte, je respecte les réalités locales. Mais ma vigilance demeure. Je raconte mon expérience du pays natal retrouvé à travers de longs messages vocaux sur le whatsapp du président de l’association ‘Bi’cause’ (association des bisexuels de France) qui a contribué en grande partie à ce voyage, je suis reconnaissant de ce soutien. Revenir ici, c’est faire ma part, c’est là aussi le sens de mon engagement, être sur le terrain, aller à la rencontre de mes compatriotes lgbt, je ne veux pas jouer l’africain engagé qui reste en Europe par confort (et par peur?). Après tout le Gabon est aussi mon pays, j’y ai grandi, ce pays m’a construit et a grandement contribué à l’homme que je suis, chanteur, auteur, écrivain, homme engagé sans remords, alors je ne demande pas d’autorisation pour poser mon point de vue sur cette société à laquelle j’appartiens aussi. Pays du père, mon père qui m’a toujours dit ‘quand on fait quelque chose, on le fait jusqu’au bout’. Mon père qui ne m’a jamais reproché mon orientation bisexuelle mais qui m’a toujours dit de faire attention à ma dignité, la dignité, oui c’est cela qui est le plus important. Les lgbt du Gabon sont des êtres humains comme les autres, la dignité ne saurait leur être refusée. Enfin, il est utile de rappeler que si l’homophobe de nature est bruyant, qu’il aboie, encore et toujours plus (comme s’il avait quelque chose à cacher?), il y a des gabonais hétérosexuels normaux qui ont d’autre chose à faire que de surveiller les chambres à coucher de leurs compatriotes. C’est plutôt bon signe.
Le texte ci-dessous, écrit en 2022, est ma conclusion et un plaidoyer pour le respect des différences, quelqu’elles soient. C’est mon combat, jusqu’à la fin de mes jours.
Je reviens de Différence
Mon pays s’appelle Différence
Où les parents n’font pas d’enfants pour qu’ils leur ressemblent
mais les aiment pour ce qu’ils sont, d’un amour infini,
libérés des préjugés et de la bêtise
Où le respect n’est pas un dû
Où le riche respecte le pauvre
Où la poésie n’est pas un luxe
Où on respecte les animaux et les caresses du vent…les murmures du sable…
Je reviens d’un pays, Différence,
Et j’ai tant de passeports à vous délivrer
Il n’y a pas de licornes mais des mariages libres
des familles de tous horizons, en genres, en couleurs…
Où les aigreurs n’ont pas leur place
Où les âmes grises n’existent pas
Où le mot jaloux est inconnu
sans pauvre au recoins de nos rues, juste l’amour du vent…le chant de la pluie…
Choeur
Aimes tes voisins comme tes enfants
Aimes tes enfants comme la nature
Aimes la nature comme tes parents
Qui t’ont aimé sans te renier…
Ne regrette pas d’avoir aimé
D’avoir aimé selon ton cœur
De ne jamais avoir cédé
à tous ces prophètes de malheur…
Aimes tes voisins comme tes enfants (Mon pays…)
Aimes tes enfants comme la nature (Différence…)
Aimes la nature comme tes parents (passeports…)
Qui t’ont aimé sans te renier… (libertés…)
Ne regrette pas d’avoir aimé (mon pays..)
D’avoir aimé selon ton cœur (une licorne…)
De ne jamais avoir cédé (égalité)
à tous ces prophètes
Jann Halexander et Charlotte Grenat – Je reviens de Différence (clip officiel) – YouTube
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Jann Halexander, né le 13 septembre 1982 à Libreville, Gabon, est une personnalité de la francophonie. Il a fêté vingt ans de carrière le 30 mars 2023 au Lincoln sur les Champs-Elysées. Ses chansons les plus connues : ‘C’était à Port-Gentil’, ‘Rester par Habitude’, ‘A Table’.
Ancien étudiant en géographie option aménagement du territoire, il est l’auteur d’un mémoire intitulé ‘Effets de l’apartheid sur l’ aménagement d’une ville moyenne sud-africaine durant la période 1948-1991′, présenté en 2004 au département de géographie de l’université d’Angers. Il est également l’auteur de l’ouvrage ‘La question des Ovnis en Afrique Centrale (Gabon, République du Congo, République Démocratique du Congo)’ (2023). Il a été l’une des premières personnalités d’origine africaine au début des années 2000 à assumer ouvertement son orientation bisexuelle. Son récit ‘Coeur Canari, cahier d’un retour au Gabon natal’ sort le 5 février.
*Prénom modifié