Amériques

L’expérience en demi-teinte de 3 exilés haïtiens LGBT aux États-Unis

Guillaume, Djennifer et Edmide demeurent ou étaient tous 3 d’éminents défenseurs des droits humains en Haïti. Cependant, diverses circonstances au cours des derniers mois les ont conduit à venir vivre aux États-Unis. Aujourd’hui, tous sont confrontés à une épée de Damoclès depuis que l’administration Trump a promis de mettre fin à partir du 03 août prochain, à la protection temporaire dont jouissaient les Haïtiens jusque là, en raison de l’incurie sécuritaire sévissant à Port-au-Prince, la capitale.

Guillaume était avocat en Haïti aujourd’hui il réside à Miami (Facebook : @guyluly.guillaume)

Les raisons de la migration d’Haïti vers les États-Unis

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Guillaume : « Je suis venu aux États-Unis en début 2024 dans le cadre du programme Biden (programme permettant à 30 000 ressortissants Cubains, Haïtiens, Nicaraguayens, Vénézuéliens d’immigrer aux Etats-Unis et de disposer d’une autorisation de travail de 2 ans sous conditions) et je suis établi à Miami. Auparavant, j’étais l’avocat de l’organisation trans d’Haïti (OTRAH) et je travaillais sur des stratégies de plaidoyer avec Dominique Rebel Saint-Vil. Je suis venu aux États-Unis pour les opportunités économiques et professionnelles que peut offrir ce pays, en sus de la sécurité au quotidien dont l’agglomération de Port-au-Prince en Haïti est dépourvue ».

Djennifer : « Je suis venue aux États-Unis en 2024 avec ma fille, car ma copine est américaine et j’avais une relation avec elle de longue date, plus ou moins à distance. Aujourd’hui, je vis dans une zone reculée de l’État de Géorgie et mon adaptation n’a pas été simple et Haïti me manque tous les jours. En Haïti, j’étais une militante auprès de l’organisation LGBT+ , Kouraj, une des principales du pays, fondée par Charlot Jeudy« .

Edmide : « Après une première approche infructueuse avec les autorités françaises, je suis venue en 2024 dans le cadre du programme Biden avec l’aide de ma famille qui est présente en Floride, notamment ma mère et mon petit frère qui ont tous deux une carte de résidence permanente. Pour ma sécurité physique et pour ma santé ils pensent que je suis mieux dans la région de Miami. Bien que vivant temporairement éloignée d’Haïti, j’y suis la fondatrice d’une association de femmes lesbiennes. Il s’agit de l’ONG « Femme en Action Contre la Stigmatisation et La Discrimination Sexuelle » (FACSDIS)« .

Des difficultés d’intégration à l’hostilité de Trump

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Guillaume : « Si possible oui. Après si on me demande de quitter les États-Unis, je réfléchirais à d’autres horizons. En tout cas pour moi, retourner en Haïti est devenu inconcevable à cause de l’insécurité. Là-bas, c’est comme vivre en prison et il n’y a pas d’échappatoire. En outre, en Amérique il y a plein d’opportunités qu’il n’y a pas au pays et j’ai une autorisation de travailler ici, même s’il est difficile de trouver un emploi en Floride. Actuellement, je suis en recherche d’opportunités stables ».

Djennifer : « Oui, je compte rester aux États-Unis car ma compagne n’a jamais été en Haïti. Elle n’est ni francophone, ni créolophone. Et en raison des différences de culture, de mentalité et de standards de vie, je sais qu’elle ne consentira jamais le sacrifice d’aller se rendre pour vivre dans mon pays d’origine, alors que moi je ne rêve que d’y retourner, même dès demain si c’était possible. Il existe des provinces calmes et sécures en Haïti, encore épargnées par la violence.

Paradoxalement, alors que je suis censée vivre ma meilleure vie en Géorgie, dans le pays le plus développé du monde, pour moi ce n’est pas le cas émotionnellement. Et bien que je parle anglais couramment depuis peu, je recherche du travail et l’adaptation est vraiment très difficile. Étant donné que je suis avec ma fille et qu’il n’y a personne pour la garder, je recherche du télétravail et à vrai dire, maintenant, je me mets même à l’espagnol.

Enfin, vis-à-vis de mes proches restés à Port-au-Prince, je ressens un immense sentiment de culpabilité, alors que les gangs ont attaqué un quartier situé à une encablure de la maison où réside ma maman et cette situation m’arrache le cœur. Souvent, j’aimerais pouvoir être à leurs côtés pour les protéger de ma présence et pour qu’ils soient moins seuls face au déferlement de violences auquel on assiste dans la capitale haïtienne ».

Edmide : « Moi je ne suis pas venue dans la perspective de rester en Floride. Je sais bien que c’est temporaire, car j’ai laissé ma fille à Port-au-Prince et cette situation ne doit pas durer eu égard à la détérioration des conditions sécuritaires sur place. D’ailleurs aux États-Unis, je suis hébergée par mon entourage, puis je ne maîtrise pas parfaitement l’anglais. Néanmoins, depuis mon arrivée, par moi-même j’ai été prendre des cours de langue, afin de pouvoir me remettre à niveau.

Actuellement, je dispose d’une autorisation de travail, mais il n’est pas facile d’être recrutée. En ce sens, j’aurais voulu pouvoir trouver des centres de ressources parmi les organisations LGBT+ locales, afin de m’aider à prendre mes marques et mes repères ou pour me sociabiliser davantage ».

Une expérience migratoire qui semble en demi-teinte

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Guillaume : « Les étrangers sont tous très inquiets, quel que soit leur statut de résidence et quel que soit leur fortune. Certaines personnes qui sont arrivées dans le cadre du programme Biden comme moi vont voir par exemple leur autorisation de travail prendre fin dès la fin de ce mois. De même, les étrangers qui vivent aux États-Unis avec le VIH subissent une période de très grosse incertitude et ont peur de se faire expulser, alors que nombre de programmes de lutte contre le sida ont pris fin dans les pays du Sud global, depuis que l’administration Trump a décidé du gel de l’aide américaine à l’étranger et du démantèlement de l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) ».

Djennifer : « En Haïti, je n’avais pas de problème de racisme, mais par contre il y a de l’homophobie. Aux États-Unis, en tant que femme je ne ressens pas la lesbophobie, mais il faut en revanche supporter de devoir vivre ici avec le poids de cette administration fédérale et de certains partis politiques qui sont contre nous. C’est très pesant ».

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