Afrique subsaharienne/Moyen Orient / Afrique du Nord

Mauritanie : une histoire d’amour entre haine et tradition à la Roméo et Juliette

Comme partout dans le monde, un jeune couple tombe amoureux et se marie. Jusqu’ici rien qui ne sorte de l’ordinaire, jusqu’à ce que des menaces de mort et une demande d’asile s’en suivent, en raison de l’opposition de la famille de la mariée.

Ely et Fatma

Par Colin Stewart

Ely Sid Ahmed Abeid, 23 ans et Fatimetou (Fatma) Atighou El Hadj, 21 ans, vont nous raconter leur histoire.

Ils sont actuellement hébergés par des membres du Collectif FREE au Sénégal.

Ely et Fatma: une histoire d’amour et de haine tiraillée par les traditions et l’histoire.

La carte de la Mauritanie montre Nouadhibou sur la côte nord; la capitale, Nouakchott; et Dakar, la capitale du Sénégal. (Carte de Britannica.com)

La Mauritanie est une république islamique, dont la charia est la source première de la loi. La religion d’Etat est l’islam de rite malikite. Bien que l’islam joue un rôle unificateur, la société mauritanienne reste une société essentiellement tribale, féodale et esclavagiste régie par des clans et fracturée par le racisme.

L’histoire d’Ely et Fatma commence en 2018, quand ils se sont rencontrés sur les bancs de la faculté de droit de l’Université de Nouakchott (capitale du pays).

 » Notre histoire d’amour a commencé quand nous nous sommes rendus compte que nous partagions beaucoup de valeurs et de principes humanistes en commun. Par ailleurs, nous sommes également opposés à l’oppression raciste et tribale érigée en système, qui prévaut encore en Mauritanie où l’esclavage des Noirs n’est pas chose rare », dit Ely.

Comme Roméo et Juliette, ils venaient de tribus en conflit.

Fatma descend de la lignée des « Ehel Barikalla », une tribu qui a des liens étroits avec l’enseignement maraboutique.

Ely, lui, descend de la lignée des « Ewlad Ghaylane », une tribu guerrière.

Les lignées de Fatma et d’Ely se rattachent à des castes nobles dans le système hiérarchique maure. Cependant, quelques tribus maraboutiques n’acceptent pas que leurs filles se marient avec quelqu’un qui ne soit pas de leur lignage. Cette tradition remonte à l’époque de la guerre de Char Bebba (1644-74) où diverses tribus ont noué des alliances antagonistes.

Pour Ely et Fatma, leurs vies ont été chamboulés à partir du jour où le père de Fatma a su qu’elle était en relation avec un jeune n’étant pas de la même lignée qu’elle. Il a alors refusé catégoriquement leur relation et il a demandé à sa fille de rompre avec son compagnon après l’avoir menacé de mort.

En mars 2020 les choses se sont aggravées quand le père a commencé à battre sa fille, parce qu’elle ne lui obéissait pas et il l’a renvoyé du domicile familial un jour à 02h00 du matin.

« A la suite de cela, on a décidé de fuir Nouakchott, afin d’exercer un moyen de pression sur la famille de Fatma, pour qu’elle accepte le mariage« , dit Ely.

« Le 08 mars les parents de Fatma ont appelé la famille d’Ely pour leur dire qu’ils acceptaient finalement la proposition de mariage à la condition que leur fille retourne chez eux et que mes parents viennent pour organiser la cérémonie », ajoute Ely.

Quand la famille d’Ely est arrivée à Nouakchott en provenance du nord du pays, les parents de Fatma ont ensuite demandé un ou deux jours supplémentaires de réflexion, après quoi ils ont de nouveau refusé cette union.

Fatma a alors été prise en otage avant d’être envoyée à l’extérieur de la capitale, pour y subir un exorcisme, au prétexte d’un désenvoutement. Fatma a reçu de nombreux sévices à cette occasion, car pour son père, mieux vaut pour sa fille de mourir que de contracter une union avec un homme appartenant à un autre clan.

Les parents de Fatma ont également menacé de traîner Ely devant les juges, s’il s’obstinait à vouloir revoir celle qu’il aime.

Malgré tout, Ely et Fatma sont restés en contact en cachette à l’aide de l’entremise d’une cousine de cette dernière.

Ely et Fatma dans l’abri du Collectif FREE

« Après le retour de Fatma à Nouakchott au début de l’été, on a réussi à contracter un mariage coûtumier, afin de mettre les membres de la famille de Fatma devant le fait accompli, mais cela ne les a pas faits bouger d’un iota », affirme Ely.

Finalement, le mariage a été conclu le 07 juillet 2020 à Nouakchott par l’imam Laghdaf ould Sidi Ali selon le rite Hanafite qui permet à la femme de se marier sans le consentement de son tuteur. D’ordinaire, selon le rite islamique malikite (le rite officiel du pays) et la loi mauritanienne, le consentement du tuteur est obligatoire pour une femme. (Article 05 du code du statut personnel —les éléments constitutifs du mariage sont : les deux époux, le tuteur « weli », la dote et le consentement.)

En principe, un juge a le droit d’autoriser un mariage en cas de refus non fondé du tuteur (Article 13 du code de statut personnel), mais dans les faits, l’influence tribale empêche souvent les juges de prononcer ce genre de verdict.

La famille de Fatma est demeurée inflexible et hostile à Ely. Durant l’été et l’automne, son père a continué à la battre. Alors, le couple se décide à quitter le pays.

« On a attendu l’ouverture des frontières avec le Sénégal pour pouvoir s’échapper et demander l’asile après une longue souffrance et beaucoup d’actes de tortures exercées sur Fatma », affirme Ely.

Ils ont quitté la Mauritanie pour le Sénégal exactement le 27 novembre 2020.

« Suite à notre départ, la situation a encore empiré et la famille de Fatma a demandé aux autorités mauritaniennes d’intervenir, afin de nous faire rapatrier de force », dit Ely.

Le 16 décembre 2020, à cause de la forte influence de la famille de Fatma, le procureur de la république de la Wilayat de Nouakchott-nord a lancé un mandat d’arrêt à l’encontre du couple de fugitifs. Ely et Fatma sont désormais inculpés d’atteinte aux mœurs islamiques en vertu de l’article 306 du code pénal.

Les islamistes n’en demandaient pas moins, pour proférer des menaces de mort sur les réseaux sociaux, afin que le couple soit retrouvé et tué.

Entre temps, le Collectif FREE a pu se rapprocher des deux jeunes mauritaniens qui sont actuellement hébergés, le temps de l’instruction de leur demande d’asile. En ce moment, Ely et Fatma souhaitent demander l’asile dans un pays étranger qui soit éloigné de la Mauritanie et du Sénégal. Le couple et leur alliés du Collectif FREE cherchent pour l’heure une ambassade qui leur permettra d’obtenir pour tous deux, des visas.

Actuellement, Ely et Fatma se cachent dans un refuge du collectif FREE dans un lieu non divulgué. Les membres du groupe craignent que des agents envoyés par la famille de Fatma et des terroristes islamistes les accusant d’apostasie ne les recherchent au Sénégal.

« Nous demandons au gouvernement sénégalais de protéger ces jeunes mauritaniens », déclare un dirigeant du collectif. « Ils n’ont commis aucun crime. »

Pour plus d’informations quant à la manière de soutenir le travail du collectif qui abrite Ely, Fatma et des personnes LGBTI persécutés au Sénégal, vous pouvez leur écrire à senegalcollectiffree@gmail.com .

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