Amériques

Micro-entreprenariat en Haïti : Retour sur l’expérience d’un militant non-binaire

L’heure est à la baisse des financements internationaux tandis que les terrains de crise se multiplient, avec des besoins humanitaires à Cuba, au Soudan, à Gaza, au Liban, en Iran ou dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Aussi, dans un contexte de flambée des prix des matières premières qui affectent de manière disproportionnée les populations les plus pauvres, les questionnements autour des voies de sortie de l’urgence sociale se posent avec une acuité extrême pour les personnes LGBT+, alors que ces dernières sont de plus en plus souvent écartées des projets de l’aide au développement depuis le retour de Donald Trump aux Etats-Unis.

Rodneyson Bernardin est un activiste non-binaire haïtien résidant à Limbé, une petite ville de province du Nord d’Haïti, d’où il livre son témoignage au carrefour des enjeux de financement, de micro-entreprenariat, de non-binarité et de ruralité.

Rodneyson Bernardin a participé en décembre 2021 à un atelier consacré à l’entreprenariat LGBT+ en Haïti, ici dans les locaux de l’association de défense des droits humains, Kouraj (@rodneysonbernardin)

Un projet ancré dans la réalité économique et sociale du Nord d’Haïti

76crimes : « Quel fut ton projet en tant que micro-entrepreneur non-binaire en Haïti ? »

Rodneyson Bernardin : « Mon projet était d’avoir un grand entrepôt d’alimentation appelé « Masi Madi Bazar », afin de créer un endroit sécurisant et accueillant où les personnes LGBT+ puissent faire leurs courses et trouver facilement de quoi pouvoir se nourrir, à proximité de leurs lieux de résidence (NDLR : « Masi Madi » pour Masisi et Madivine c’est à dire gays et lesbiennes en créole haïtien).

Mon analyse de marché s’est fondée sur un constat très simple, à savoir qu’il existe un réel éloignement entre les zones de chalandises où se trouvent les denrées alimentaires, dans les grands centre urbains comme Cap-Haïtien dans le Nord du Pays (NDLR : Cap-Haïtien compte plus de 1 million d’habitants) et les zones de résidence des personnes LGBT+ vaudouisantes, notamment celles appartenant aux couches rurales basses de la population dont je fais partie, à l’instar de la plupart des personnes trans et non-binaires dépourvues d’opportunités économiques dans ma région.

Par exemple, je dois compter 2 heures de bus, entre Limbé et Cap-Haïtien distantes de 30 kilomètres.

De plus, vous n’êtes pas sans savoir qu’Haïti connait un contexte sécuritaire dégradé et que les villes sont des espaces de concentration de population où les gens se croisent, se rencontrent, mais ne se connaissent pas toujours, ce qui est hélas propice aux micro-agressions impactantes au niveau de la santé mentale : moqueries, ricanements, regards hostiles, refus de service implicite, traitement différencié, critiques, jugements hâtifs quant à l’apparence, insultes quand des attroupements se forment…

A contrario, à la campagne, les liens sociaux sont plus forts, moins diffus, car les gens se connaissent et les villageois sont plus enclins à la tolérance envers des personnes LGBT+ qu’ils ont vu grandir.

Ainsi, avec un nom tel que « Masi Madi Bazar » et une image prospère, l’entrepôt d’alimentation que j’eusse voulu fonder, eût renvoyé un symbole autre que celui du misérabilisme et de la commisération souvent rattachés à la communauté LGBT+. Bien sûr les personnes hétérosexuelles alliées y eussent eu toute leur place également au sein de la clientèle ».

Les joies et défis d’un micro-entrepreneur non-binaire

76crimes : « Avez-vous bénéficié d’un accompagnement adapté au micro-entreprenariat ou d’un financement ? »

Rodneyson Bernardin : « En tant que militant, j’eus la chance de pouvoir être repéré par l’association Kouraj qui m’invita à une séminaire de formation de 4 jours sur l’entreprenariat dans la communauté LGBT+ en Haïti. Ce fut organisé en décembre 2021, en co-animation avec l’Inter-American Foundation.

Cette formation avait pour but de nous donner des capacités de création d’entreprise en lien avec le contexte économique local. Les principaux sujets abordés étaient en lien avec les crédits, les créances, le système bancaire ou encore les différentes typologies de clients.

Le développement du micro-entreprenariat et du petit commerce furent au centre des attentions, néanmoins certains participants portaient des projets en lien avec la vente de matériels électroniques ou de matériaux de construction.

Aussi, par la suite, j’ai pu bénéficier d’un apport financier grâce à un prêt à hauteur de 25 000 gourdes à rembourser auprès de Kouraj, 6 mois après le versement initial (NDLR : 25 000 gourdes en 2023 équivalent à 165 euros en avril 2026, soit environ 1 mois et demi de salaire mensuel moyen en Haïti).

Le plan de financement pour accompagner le développement de mon activité eût dû prévoir un second versement compris entre les sommes de 50 000 et 75 000 gourdes, au terme du premier remboursement (NDLR : entre 330 et 495 euros).

Malheureusement, en dépit du respect des échéances du crédit à mon niveau, je n’ai pas obtenu ces montants sur lesquels je comptais énormément, car tout avait été contractualisé entre l’association et moi.

Développement de l’activité et bilan

76crimes : « Avez-vous trouvé un entrepôt et avez-vous pu vous procurer les articles d’alimentation à même de donner un élan à votre activité de micro-entrepreneur ? »

Rodneyson Bernardin : « Je me suis appuyé exclusivement sur les réseaux sociaux pour pouvoir toucher des clients au sein de la communauté LGBT+. C’est la raison pour laquelle je suis passé par la messagerie instantanée Whatsapp.

Enfin, de manière très réaliste, avec 25 000 gourdes, je ne pouvais pas me procurer de grands volumes et donc l’utilité d’avoir un entrepôt ne se posait pas.

Avec le crédit, j’ai pu acheter par exemple 6 grands sacs de riz, 2 grands sacs de pois noirs, du maïs, ainsi que du beurre que les clients pouvaient venir récupérer chez moi.

Néanmoins, tout cela n’a duré que 10 mois et bien que certains jours, les ventes étaient très faibles, j’ai tout de même pu rembourser le crédit, ce qui prouve que mon activité était viable.

En définitive, j’ai appris à gérer un petit commerce, en développant des stratégies pour acquérir de nouveaux clients, tout en dégageant une petite marge.

Cependant, sans associé ou de nouvelles lignes de financement disponibles, mon activité s’est étiolée petit à petit et dans l’ensemble j’eusse voulu être davantage accompagné au cours de mon projet.

Avec le recul, le principal obstacle rencontré fut pour moi le faible montant du capital d’investissement de départ, car en tant que micro-entrepreneur, j’étais limité dans mes choix et dans ma capacité à investir. Je pouvais acheter 5 sacs de riz là où il en eût fallu 10, car mon affaire était calibrée pour faire davantage de volume. Ca a été une source de frustration.

Toutefois, j’ai aimé le sentiment d’indépendance que m’a conféré ce projet en lien avec des clients issus d’un environnement social que je connais intimement. J’y avais trouvé un sens, ma place et un avenir possible. Pour moi, c’était une vraie école de la vie ».

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.