Le jeudi 02 avril dernier à 22h00, le cas d’un brillant médecin du Centre National de Transfusion Sanguine (CNTS) à Dakar, ayant tenté de mettre fin à ses jours dans l’enceinte de l’aéroport international Blaise Diagne au moment d’apprendre le motif de son arrestation pour actes « contre-nature », est venu alimenter les pires fantasmes homophobes dans l’opinion sénégalaise, quant à une conspiration homosexuelle visant à polluer et empoisonner les poches de sang destinés à la transfusion sanguine, afin d’inoculer le VIH à la population sénégalaise.
Aussi ces rumeurs insanes dessinent en filigranes les rouages d’une répression anti-gays au Sénégal qui mobilise la police, la justice, la gendarmerie, mais aussi de manière inédite an Afrique de l’Ouest, les services de santé ainsi que les unités d’analyse biomédicales. Dans ce contexte, aux poursuites pour actes contre-nature, se greffe de plus en plus fréquemment le motif d’inculpation pour « transmission volontaire du VIH ».
Pour rappel, depuis le 9 mars 2026, les relations consentantes entre personnes de même sexe sont passibles au Sénégal de 5 à 10 ans de prison, tandis que les montants des amendes pour ce type d’infraction s’élève à 10 millions de francs CFA, soit 15 000 euros, dans un pays où les revenus médians en 2017 s’élevaient à 147 euros mensuels. Depuis sa promulgation le 31 mars 2026 par le président Bassirou Diomaye Faye, ledit article empêche également simultanément d’accorder des peines réduites voire même du sursis.

La science au service de l’homophobie au Sénégal
Tout d’abord, des hommes dont on allègue l’homosexualité dans la presse sont concomitamment arrêtés sur la foi de dénonciations ou d’indices, alors qu’ils menaient une existence jusque là des plus paisibles, discutant dans l’anonymat de messageries privées, à l’abri des regards inquisiteurs, dans un pays où les relations « contre-nature » sont désormais passibles de peines alourdies de prison.
Puis ensuite dans un seconde temps, la médecine est mobilisée par les autorités pour pouvoir prouver censément irréfutablement une homosexualité, avec des pratiques d’un autre âge qu’on pensait être l’apanage d’autres régimes. Humiliés au détour de tests anals supposés apporter une caution pseudo-scientifique aux charges pénales d’homosexualité, les comptes-rendus médicaux des suspects sont même divulgués avec malveillance aux journalistes avant d’être aussitôt retranscrits dans les salles de rédaction, en vue de chauffer à blanc les esprits contre les « goordjiguen » (hommes-femmes en wolof). Régulièrement dénoncés par l’ONU en tant qu’actes de torture et dépourvus d’évidences scientifiques les tests anals servent de justifications à des accusations d’homosexualité pourtant passibles de sanctions à l’alinéa 9 de l’article 319 modifié, en cas d’incriminations mensongères.
Enfin, la santé publique est elle aussi sollicitée pour pouvoir protéger le corps social sénégalais et tout gardé à vue soupçonné d’homosexualité avec une sérologie déclarée positive au VIH est immédiatement mis en examen pour « transmission volontaire » du virus, au risque d’être passible de 5 à 10 ans d’emprisonnement et de 2 à 5 millions de francs CFA d’amendes (3050 à 7622 euros), en vertu de l’article 36 de la loi n°2010-03 du 9 avril 2010. Là encore, des noms sont jetés en pâture publiquement, alimentant les manchettes des gazettes locales, dans un lien univoque entre VIH, homosexualité et péril sanitaire.
Un recul de santé publique sans précédent
Les conséquences de cette stigmatisation ne tardent pas à faire sentir sur le terrain : « les personnes qui vivent avec le VIH viennent de moins en moins à l’hôpital pour faire des bilans, des examens ou prendre des traitements, c’est un recul sans précédent car les personnes qui en auraient le plus besoin ne se soignent plus, or le virus peut toucher tout le monde quelque soit son orientation sexuelle, c’est une catastrophe » dixit Sadio (pseudonyme), un chercheur sénégalais qui souhaite rester anonyme.
Aussi ajoute t-il : « il faudra plusieurs années pour retrouver la confiance des personnes et des groupes que l’on a mis des décennies à mettre en confiance, afin de les insérer dans le parcours de soins des malades vivant avec le VIH. En quelques jours, ce sont des années de campagnes de prévention sur place que l’on a fait voler en éclat et c’est toute la médecine sénégalaise de prévention qu’il nous faut reconstruire pour éviter une explosion des cas de VIH dans les mois à venir ».
Mya qui est sénégalaise et qui vit au Canada abonde : « le gouvernement sénégalais fait le lit de la stigmatisation, le message qui est renvoyé à la population est que lorsque l’on vit avec le VIH, l’on est homosexuel et qu’un homosexuel est un criminel ».
A contrario, avec moins d’indulgence, Mballo, un sénégalais vivant en France approuve la politique sévère du gouvernement d’Ousmane Sonko et s’en explique : « Je n’ai rien contre les personnes LGBT+ et d’ailleurs à ma connaissance depuis que je suis né je n’ai jamais ouï-dire quant à un quelconque meurtre dans des circonstances homophobes. Par contre, je dénonce les agissements égoïstes de l’ex-animateur TV Pape Cheikh Diallo, car il a trompé sa femme avec de nombreux partenaires du même sexe avec lesquels il s’est contaminé. Vis-à-vis de son ménage, je trouve qu’il a eu une attitude inqualifiable, ce qui ne manque de me sidérer. Alors évidemment, je dénonce les fuites quant au secret médical dans la presse. C’est proprement inadmissible. Néanmoins, les personnes qui transmettent sciemment des infections sexuellement transmissibles sans en informer leurs partenaires doivent pouvoir répondre de leurs actes. C’est aussi cela qui irrite la vox populi au Sénégal ».