Afrique subsaharienne

Haïti : Les droits économiques LGBT+ face au défi du réel

Des droits à la réalité le parcours de vie des personnes LGBT+ est semé d’embûches qui entravent les possibilités d’accès à un travail décent ou les opportunités de création d’entreprise pour les aspirants à l’entreprenariat individuel.

Pour 76crimes, Merlin Jean, directeur exécutif de l’organisation « Héritage pour la Protection des Droits Humains » a accepté de livrer son regard, alors que la suppression des financements internationaux américains a interrompu une partie substantielle des activités de son association (mission d’accompagnement au service des personnes LGBT+ expulsées de Dominicanie) située à proximité immédiate du mur séparant Haïti de la République Dominicaine.

Soldats dominicains patrouillant à la frontière haïtiano-dominicaine (Instagram : @ani_assoc)

76crimes : « Qu’en est-il des droits économiques des personnes LGBT+ dans les zones frontalières entre Haïti et la Dominicanie ? »

Merlin Jean : « Pour les personnes LGBT+ les entorses aux droits économiques à pouvoir jouir d’un travail et d’un emploi découlent de l’environnement culturel, anthropologique, politique et social.

Les entreprises ne sont pas des espaces d’avant-garde

Par exemple, j’ai des amis qui ont le privilège de pouvoir travailler pour des établissements bancaires en Haïti, dans l’économie formelle, mais souvent, la compétence technique seule est bien loin de suffire.

Ainsi, il est toujours d’actualité que de venir aux évènements organisés par le Comité d’Entreprise accompagné d’une personne du sexe opposé.

Quant aux personnes qui ne sont pas mariées, qui n’ont pas de ménage avec femme et enfants ou qui ne feignent pas l’hétéronormativité, pour eux les portes des banques commerciales restent closes.

Il est pour ainsi dire impossible de conjuguer son orientation amoureuse avec une position de pouvoir dans l’espace social haïtien, à moins de vivre caché.

Dans certains pays, les entreprises vont au devant des us ou des lois du pays, en octroyant un certain degré de reconnaissance aux couples LGBT+. Mais en Haïti où les couples LGBT+ sont privés de reconnaissance légale, ce n’est pas le cas.

Les droits économiques LGBT+ ne sont pas une bulle

Même en temps qu’organisation de la société civile venant en appui des communautés LGBT+ en difficulté, l’on se heurte à des difficultés à pouvoir louer des espaces pour pouvoir se réunir et souvent les prix proposés quand on daigne nous répondre, sont prohibitifs. De l’ordre du double ou du triple de la moyenne.

Et même en consentant à contrecoeur à devoir payer plus cher, il est toujours possible de faire face à des expulsions humiliantes quand les réceptionnistes voient des personnes efféminées ou des personnes trans.

On en parle moins dans les contextes ruraux, mais il y a aussi des spoliations et déchoukaj de terres, avec des personnes LGBT+ chassées de leur domicile par leur voisinage. Or sans logement, point de travail.

En ce sens pour moi les droits économiques LGBT+ ne sont pas une bulle. Et dans un pays où l’on a vécu des reculs politiques et légaux, puisque le nouveau code pénal entré en vigueur en 2025 ne reconnait pas l’orientation sexuelle en tant que circonstance aggravante en cas de violences, ce sont l’ensemble des droits LGBT+ qui reculent.

Actuellement on est juridiquement invisible et l’on a très peur que la promulgation de la récente loi scélérate anti-LGBT au Sénégal [NDLR : loi prévoyant 10 ans de prison pour « actes contre-nature »] ne fasse des petits de ce côté-ci de l’Atlantique.

Ici je n’évoque même pas les difficultés spécifiques d’insertion économique des personnes LGBT+ expulsées de la République Dominicaine, déjà abordées dans un autre article il y a quelques mois.

Les conséquences économiques et sociales du démantèlement de l’aide américaine dans l’économie des ONG

Enfin, je tiens à insister sur un point qui a fait énormément de tort aux personnes LGBT+. Il s’agit du démantèlement de l’aide américaine au développement décidé par Donald Trump et Elon Musk, avec la disparition brutale de USAID.

En effet, à travers les financements internationaux, il y avait en Haïti une des très rares opportunités pour les personnes LGBT+ de pouvoir sortir de la précarité extrême de l’économie informelle, tout en ayant la possibilité de travailler au service de la société civile, en faveur d’enjeux de droits humains (accès à la santé).

Loin de l’isolement et la misère ambiante régnant en Haïti, il y avait là matière à rester connecté à l’écosystème de l’économie des ONG à l’échelle mondiale.

Depuis, l’arrivée de Trump au pouvoir, avec l’assèchement des financements des associations, la communauté LGBT+ a été prise en cisailles entre deux dynamiques très dévastatrices.

Les conséquences économiques et sanitaires des politiques de refonte de l’aide internationale

D’un côté, de nombreux emplois de travailleurs sociaux ont été supprimés purement et simplement, sans que d’autres relais d’embauche ne suppléent à la situation. En tout près d’une vingtaine d’organisations LGBT+ ont mis fin à leurs activités en un an.

Même Héritage pour la Protection des Droits Humains (HPDH) voit son avenir se dessiner en pointillés et il est hélas possible que l’on soit obligé un jour de plier bagage et de quitter Ouanaminthe (Nord d’Haïti). Autrefois nous avions des employés, maintenant nous n’avons que des bénévoles qu’il nous faut fidéliser.

De l’autre, l’accès aux antirétroviraux pour les personnes vivant avec le VIH a été rendu beaucoup plus difficile. La PReP vient a manqué et les actions de dépistage ne sont dorénavant réservées qu’aux femmes enceintes.

Avec la baisse des financements et les nouveaux critères des bailleurs de fonds, le dépistage ne se fait plus comme avant, il y a un tri quant au profil des gens qui ont accès aux soins et les personnes LGBT+ en font amèrement les frais. Quand même faire un dépistage devient difficile, on peut parler de catastrophe économique et sanitaire ».

Le levier des activités génératrices de revenus

76crimes : « Avez-vous essayé de développer des activités génératrices de revenus en faveur des personnes LGBT+ au sein de votre association ? »

Merlin Jean : « Entre 2022 et 2024, pour nos besoins de communication, l’on a lancé un chantier d’insertion intitulé « Nanchon Arc-En-Ciel Production », afin de développer notre activité en lien avec les réseaux sociaux, pour pouvoir réaliser des photos, des vidéos et faire des activités de montage. Le but était aussi de pouvoir ratisser plus large et de trouver d’autres clients. Il y en eut très ponctuellement seulement. Pour ce faire, l’on avait recruté 2 personnes de la communauté LGBT+.

Entre temps, pour des raisons pécuniaires, nous avons dû relocaliser nos bureaux qui étaient alors sis à Limonade où se trouvait le studio de montage et d’autre part l’irruption des outils d’intelligence artificielle ont rendu caduc les 2 emplois qui avaient été créés ».

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