Le 14 octobre 2025, les organisations Global Black Gay Men Connect et Africa Advocacy Foundation ont organisé une pré-conférence consacrée à l’élaboration d’une feuille de route pour l’accès à la prophylaxie pré-exposition à action prolongée (PrEP) auprès des populations clés en Europe et singulièrement les personnes LGBT+ afrodescendantes, qu’elles viennent d’Afrique ou des Caraïbes.
Pour rappel, la PrEP est un traitement préventif du VIH à destination des personnes séronégatives, afin d’éviter toute contamination durant un rapport sexuel à risque.
L’enjeu est de parvenir à enrayer les contaminations persistantes au VIH, alors que les organisations internationales sont confrontées de plein fouet à des baisses voire des suppressions de crédit, notamment en provenance des Etats-Unis, tandis que la négrophobie se banalise et le rejet des immigrés s’amplifie en Europe.
Rappeler ces tensions en amont de la 20ème conférence européenne sur le sida, organisée par l’European AIDS Clinical Society (EACS) était l’objectif principal des organisateurs.
Pour 76crimes 3 participants, Moncef, George et Gaël ont accepté de livrer leurs ressentis dans nos colonnes.

Une rencontre de travail sur le VIH qui vient combler un vide
76crimes : « Que pensez-vous de cette journée consacrée à la dispensation de la PrEP parmi les communautés LGBT+ afrodescendantes en Europe ? »
Moncef Mouhoudhoire (association Nariké M’sada) : « Sur le fond, cette initiative est particulièrement pertinente. Elle répond à un angle souvent sous-traité dans les politiques de santé publique : la PrEP et la prévention ciblée pour les communautés afrodescendantes LGBT+, à l’intersection de plusieurs vulnérabilités raciales, sociales et sanitaires.
Ces communautés sont souvent sous-représentées dans les programmes européens, alors même qu’elles connaissent des taux de prévalence du VIH plus élevés et un moindre accès à la prévention. Organiser une journée dédiée par les communautés elles-mêmes, c’est reconnaître leurs besoins spécifiques, leur expertise vécue, et leur donner la parole pour co-construire des stratégies adaptées. C’est une démarche de santé publique participative, qui valorise l’expérience terrain et qui pourrait favoriser l’appropriation des mesures de prévention comme la PrEP.
Sur le plan stratégique, la démarche est aussi précieuse parce qu’elle favorise la coopération transnationale entre acteurs européens. Elle permet de croiser les expériences communautaires, notamment issues des territoires ultramarins et de la diaspora, avec les approches institutionnelles et hospitalières d’Europe.
Enfin, l’initiative prend une dimension symbolique forte : elle recentre la santé sexuelle sur l’équité, la représentativité et la diversité culturelle. Elle s’inscrit dans le prolongement des orientations de la stratégie nationale de santé sexuelle (2017-2030) et du plan d’action européen contre le VIH/sida, les IST et les hépatites virales ».
De manière plus globalisée, George Freeman Browne de l’organisation LGBT+ Pride Equity basée en Espagne, en Sierra Leone et en Guinée y voit « une plateforme importante pour accroître la visibilité, renforcer la sensibilisation et promouvoir l’inclusion dans l’objectif mondial de zéro nouvelle infection par le VIH d’ici 2030, tel que défini dans la stratégie mondiale de lutte contre le sida de l’ONUSIDA (2021-2026) et aligné sur les objectifs de développement durable (ODD 3 – Bonne santé et bien-être) ».
Tous deux soulignent la dimension scientifiquement pertinente, socialement juste et politiquement nécessaire de la rencontre.

Au delà des constats des partages de retours d’expériences enrichissants
76crimes : « Venant de Sierra Leone et établi en Espagne ou venant de Mayotte, cette pré-conférence a-t-elle trouvé sa résonnance à l’aune de vos vécus et des spécificités de vos territoires d’intervention ? »
Moncef Mouhoudhoire (association Nariké M’sada) : « En tant que mahorais tout à fait.
Tout d’abord, à travers la reconnaissance des besoins spécifiques de nos publics : La journée a mis en avant des populations africaines et afro-caribéennes, ce qui recoupe des réalités proches de celles que nous observons à Mayotte.
Ensuite, il y a eu une valorisation des organisations locales : notre expérience de terrain, dans un contexte insulaire avec des contraintes sanitaires et culturelles particulières, a trouvé sa place et a pu enrichir les échanges.
Enfin, l’approche participative de la préconférence, ainsi que le fait qu’elle soit organisée par les communautés concernées démontre que les stratégies de prévention ne doivent pas être imposées, mais co-construites, ce qui correspond à l’esprit de nombreuses initiatives mahoraises en santé sexuelle ».
George Freeman Browne de l’association Pride Equity venant en aide aux réfugiés ouest-africains LGBT+ abonde : « Je me suis senti profondément concerné par les échanges qui ont eu lieu, car ils offrent une occasion indispensable d’amplifier les voix souvent inaudibles des personnes immigrés originaires de pays d’Afrique et vivant en Europe. Dans des villes comme Barcelone, où je réside actuellement, il existe des services de santé généraux, mais il n’y a pas de programmes spécifiques d’interculturalité en santé, ni d’actions de prévention et de sensibilisation s’intéressant aux personnes LGBT+ noires issues de l’immigration récente.
Chez Pride Equity, à travers une démarche communautaire, nous nous efforçons de combler ces lacunes en allant au-devant de ces publics par trop ignorés, en faisant preuve de pédagogie et de bienveillance ».

Rappeler les atouts de la PrEP auprès de nos publics
76crimes : « Quelles sont les retombées de cette conférence pour l’association Safe 978 qui lutte contre le VIH à Saint-Martin, sur la partie française de l’île ?«
Gaël Grosol (président de Safe 978 à Saint-Martin) : « Souvent les débats à Saint-Martin portent sur la mise en application sur place des lois, des décrets et des circulaires nationales françaises. Dans ce contexte il n’y a pas d’incitation ni à pousser ni à développer une réflexion sur la façon dont les populations locales noires très majoritaires vont appréhender l’arrivée de nouveaux traitements.
Sans établir un rapport de causalité on observe quand même une forte défiance des populations saint-martinoises vis à vis des médicaments ou des piqûres ou des vaccins, chose que l’on observe moins chez les populations migrantes issues des Etats voisins de la région telle que la République Dominicaine où les messages de prévention passent mieux.
En effet, chez nous, alors que les gens prennent des risques, dès lors qu’on leur parle de la PrEP sous forme de pillules, les gens vont nous rétorquer qu’ils n’en ont pas besoin et que ça ne les concerne pas, alors que les chaînes de transmission du VIH sont loin de se tarir, notamment chez les hommes ayant occasionnellement des rapports sexuels avec des hommes, mais qui ne se définissent pas comme gay.
Cela pousse à une indispendable réflexion sur la définition des populations clés, car à Saint-Martin, on n’observe plus de contaminations au VIH chez les travailleuses du sexe originaires des pays hispanophones, alors que parmi le reste de la population hétérosexuelle si.
En outre, j’ai aimé les échanges durant la préconférence portant sur la façon dont certains outils de santé publique font l’objet d’un stigmate en étant associés à certains segments de la population, alors qu’ils gagneraient à être davantage popularisés auprès d’un plus large public pour mettre fin à l’épidémie du VIH/SIDA.
Trop souvent, j’entends encore des commentaires du café de comptoir de personnes arguant que la PrEP serait l’apanage d’individus peu stables psychologiquement, lubriques, ayant de multiples partenaires, alors que c’est loin d’être une généralité. Par exemple la PrEP injectable convient tout à fait à celui qui souhaite voyager en toute quiétude sans avoir à se soucier du renouvellement de son ordonnance pour obtenir une nouvelle boîte de médicament, surtout s’il est à l’étranger ».
