Amériques/Commentaire

La guerre mondiale contre le sida que nous abandonnons

Serge Douomong Yotta, directeur du plaidoyer de l’association de lutte contre le sida, Coalition PLUS, dénonce dans une tribune une tragédie humanitaire silencieuse avec la fin de la plupart des programmes américains de lutte contre le VIH/sida. Ce sont ainsi près de 20 ans de progrès dans la lutte contre le sida qui sont ainsi menacés. Aussi il propose des pistes de réflexion pour faire face à cet état de crise.

Donald Trump en campagne électorale en 2016 (Photo par David Becker de Reuters)
Donald Trump en campagne électorale en 2016 (Photo par David Becker de Reuters)

Par Serge Douomong Yotta

Il m’a fallu du temps.

Du temps pour comprendre. Pour digérer. Pour poser des mots sur ce qui se joue en ce moment pour les personnes vivant avec le VIH en Afrique et dans l’ensemble du Sud global.

Nous assistons à une désertion organisée de la guerre contre le sida.

Pendant que les politiciens parlent de “priorités” : commerce, douanes, sécurité, immigration, défense…, ils oublient l’essentiel, à savoir que le sida pourrait encore tuer 6,3 millions de personnes d’ici 2030 si rien ne change.

Ce centre de traitement du VIH à Soweto, en Afrique du Sud, a fermé ses portes le 30 janvier parce qu’il a perdu le financement des États-Unis. (Photo d’Alfonso Nqunjana pour AP)

Des conséquences similaires aux pertes humaines dans une guerre

Plus de trois mois après l’annonce du gel des financements américains en matière d’aide au développement, quel est le bilan dans le cadre de la lutte contre le VIH ? La question prend tout son sens car les conséquences de cet arrêt sont similaires à celles d’une guerre. …

Actuellement l’Onusida estime que le démantèlement permanent du PEPFAR entraînerait, d’ici 2029, 6,3 millions de décès liés au sida, soit presque autant qu’entre 2001 et 2004, quand les traitements étaient encore largement inaccessibles. Mais aussi 3,4 millions d’orphelins, 350 000 nouvelles infections chez les enfants et 8,7 millions d’infections additionnelles chez les adultes.

6,3 millions de décès représentent un bilan humain supérieur à celui de plusieurs conflits que l’humanité a connus, en dehors des deux guerres mondiales.

Or ce qui se prépare d’ici 2029, si nous n’investissons pas pour faire barrage au sida (6,3 millions de morts), c’est l’équivalent du bilan cumulé approximatif en pertes de vies humaines de la guerre civile chinoise (1 200 000 morts), de la guerre du Vietnam (1 200 000 morts), de la guerre Iran-Iraq (850 000 morts), de la guerre civile russe (800 000 morts), d’Indochine (385 000 morts), de la révolution mexicaine (200 000 morts), de la guerre civile espagnole (200 000 morts), de celle en Afghanistan (150 000 morts), de la guerre russo-japonaise (100 000 morts), de la guerre du Rif (100 000 morts), de la première guerre civile au Soudan (100 000 morts), de la guerre russo-polonaise (100 000 morts), de la guerre du Biafra (100 000 morts), de la guerre de Chaco (90 000 morts), de la guerre d’Abyssinie (80 000 morts), de la guerre en Ukraine (9701 morts), et de la  guerre sur la bande de Gaza (50 523 morts).

Ainsi le bilan cumulé de ces 17 guerres est de 5 705 523 morts, loin derrière les 6,3 millions de morts attendues.

Une solidarité internationale en berne

Un dépistage du VIH ici au Nigéria, grâce au soutien financier du Pepfar

Cinq pays, contribuant à plus de 90 % du financement international de la lutte contre le VIH, ont annoncé des réductions de l’aide internationale comprises entre 8 % et 70 % entre 2025 et 2026.

C’est par exemple le cas du Royaume-Uni (réduction de 40% d’ici 2027), de la France : -37 % ou de la Belgique : -25 %.

Cependant, tous ces pays ont acté une augmentation du budget de la Défense : en 2024, une majorité des Etats membres de l’OTAN atteignent l’objectif fixé en 2014 de consacrer 2 % de leur PIB à la Défense, objectif qui n’était atteint que par 11 des 30 États de l’organisation en 2023.

Les moyens sont donc là, mais les priorités sont ailleurs, parce que les victimes du sida vivent dans les pays du Sud.

Mais comment avons-nous pu oublier ?

L’Assemblée mondiale de la santé en 2024. (Photo @OMS)

Qu’est-ce qui a pu faire oublier aux puissants l’histoire du sida ?

De la poignée de main de Lady Diana [sans gants, avec un malade du sida en 1987], au baiser militant de Clémentine Célarié [à la télévision avec un homme séropositif en 1994]?

De la création historique de l’Onusida en 1996 puis du Fonds Mondial en 2002, à l’engagement politique du président Bush qui lance le PEPFAR en 2003 ?

Des succès cinématographiques comme Philadelphia à Hollywood {1993], aux soirées de collectes militantes de l’Amfar [à partir de 1993] et du Sidaction [à partir de 1994] où le monde de la culture et des médias au complet s’est indigné face au coût de l’inaction et a interpellé les puissants en faveur d’un engagement politique fort ?

Que s’est-il passé pour que les réunions de haut niveau des Nations unies sur le VIH, les déclarations politiques et surtout les mobilisations d’activistes à travers le monde dans le cadre de conférences internationales (ICASA, Afravih, IAS, …) appelant à l’équité dans l’accès aux traitements antirétroviraux soient ainsi totalement oubliées ?

Que s’est-il passé pour que la transmission du virus de la mère à l’enfant, les droits des personnes vulnérables et l’infection des adolescents·es et des jeunes n’émeuvent plus personnes ?

Que s’est-il passé pour que le départ prématuré des héros et des stars (Freddy Mercury, Thierry Le Luron, Michel Foucault, Daniel Defert, Elizabeth Glaser [plus Rock Hudson, Keith Haring, Anthony Perkins, Arthur Ashe, Liberace, Rudolf Nureyev]…), des amis·es et militants·es (Patrick Fouda, Jérémie, Desmond, Achille, Cyriaque et tant d’autres) et des 42,3 millions de personnes mortes du sida depuis le début de l’épidémie ne nous obligent plus à combattre ce virus ?

Il y a des guerres que l’on peut prévenir et des guerres qui nous surprennent. Il y a des morts que l’on peut prévenir et des morts qui nous surprennent. Cette formule a été reprise par plusieurs personnalités politiques, notamment [Le Secrétaire général de l’ONU] Kofi Annan qui rappelait que « l’inaction coûte des vies » et [la chancelière allemande] Angela Merkel, après la crise des réfugiés syriens, qui a reconnu que « l’histoire nous jugera selon notre capacité à répondre aux drames humains ». Dans le contexte actuel, qui sera jugé par l’histoire ? La responsabilité et le prix de l’inaction sont tellement lourds (6,3 millions de morts) que nommer les responsables, la communauté internationale, semble relever de la folie car j’ose espérer qu’elle se sait observée et attendue. Activement.

Ce qu’il faut faire : reconstituer le Fonds mondial

En ce moment d’effondrement des acquis, l’expérience et l’expertise communautaires devraient répondre à l’appel et former le bataillon de l’urgence. La reconstitution des ressources du Fonds mondial [un rassemblement de contributions publiques et privées pour les opérations 2026-2028 du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme] prévue à Londres en septembre 2025 est une opportunité pour au moins maintenir les acquis de base. Le Fonds mondial a besoin de 18 milliards de dollars US pour sauver 23 millions de vies entre 2027 et 2029; montant minimum car le scénario le plus juste serait que le Fonds mondial contribue à la lutte contre les pandémies à hauteur de 28,1 milliards de dollars US.  Mais à lui seul, le Fonds Mondial ne peut assurer la prévention du massacre qui se prépare (6,3 millions de morts). Dans ces conditions, quels autres leviers peut-on activer pour anticiper ?

Ce qui doit être fait : Libérer les fournitures, les compétences et la technologie nécessaires

Les pays dont l’avancée technologique est significative ont une opportunité de transférer les compétences, partager la technologie et veiller à ce que rapidement, les pays du Sud aient la capacité de produire tous les intrants nécessaires à la prévention et à la prise en charge du VIH.

Ceci n’est pas une utopie. Plusieurs initiatives sont déjà en cours et méritent d’être particulièrement observées pour renforcer cette démarche de prévention du massacre. Premièrement, le traité pandémie [qui sera proposé à l’Assemblée mondiale de la santé qui débutera le 19 mai à Genève, en Suisse]. Plus que jamais ce traité devrait … faciliter le transfert de technologie et la levée des droits de propriété intellectuelle sur les brevets. … Cela permettrait aux pays du Sud de produire localement des diagnostics, des vaccins et des traitements et réduirait ainsi leur dépendance à l’égard des pays du Nord et de l’industrie privée. Même si un accord pleinement consensuel demeure difficile à atteindre … des convergences significatives restent possibles. L’accord pandémie pourrait constituer une opportunité politique pour prévenir le grand massacre.

Ce qu’il faut faire : alléger la dette et améliorer la coopération internationale

Ensuite, la mise en œuvre de l’Agenda de Lusaka [une liste de recommandations politiques pour une meilleure santé dans les pays du Sud, les plus activement mises en œuvre par la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, l’Éthiopie, le Ghana, le Malawi, le Mozambique, le Sénégal et le Soudan du Sud], en s’adossant à la déclaration d’Abuja et à un plaidoyer plus offensif pour l’allègement de la dette des pays du Sud pourrait être une occasion d’accélérer le processus vers la souveraineté sanitaire. Celui-ci sera d’autant plus rapide que la société civile et les communautés concernées sont systématiquement associées pour apporter toute leur expertise accumulée en 40 ans de lutte contre le VIH.

Fin mars, suite aux coupes budgétaires massives des États-Unis, des responsables américains ont exprimé leur intérêt pour le projet « Health as Business » lors de la première réunion des CDC américains avec les CDC africains. (Photo de Health Policy Watch)

Ce qu’il faut faire : « On ne peut pas combattre une épidémie avec des plans d’affaires »

La souveraineté sanitaire efficace ne se résume pas à envisager la santé comme une entreprise comme l’a préconisé l’administration américaine lors de la première rencontre officielle depuis le début de la crise entre les dirigeants du CDC Afrique et du CDC américain le 26 mars 2025. Le profit ne peut pas être la boussole du soin ; soigner n’est pas un service rendu mais un droit humain, voire un droit écosystémique, une justice du vivant. Une épidémie ne se combat pas avec des business plans. Elle se combat avec des systèmes de santé y compris communautaires forts, coordonnés, financés sur le long terme, fondés sur la science et la solidarité. Par ailleurs, la santé est déjà un secteur d’activités économiques, avec des marchés et des logiques de retour sur investissement. Le Fonds mondial indique, à juste titre, dans son argumentaire d’investissement de 2025 que chaque dollar investi dans la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme génère des gains en santé et des rendements économiques à hauteur de 19 dollars. Ainsi, les 18 milliards de dollars US à recueillir lors de la reconstitution des ressources de 2025 produiraient des retombées économiques de 323 milliards de dollars US sur la période 2027-2029.

Que faut-il faire : de nouvelles taxes pour financer une meilleure santé ?

Au lieu d’envisager la santé essentiellement comme une entreprise, de bonnes vieilles recettes existent pour mettre les entreprises au service de la santé. Dans une tribune parue dans La Croix, un collectif d’associations et d’organismes humanitaires appelle par exemple la France à renouer avec sa tradition de pionnière des financements solidaires innovants pour lutter contre la malnutrition en instaurant par exemple une « taxe soda ». Le CDC Afrique envisagerait aussi de plaider pour une taxe de solidarité sur tous les billets d’avion vendus sur le continent, voire des taxes sur l’alcool et le tabac.

Ce qu’il faut faire : travailler ensemble, ne pas blâmer la DEI et le « wokisme »

À nos États, à nos leaders politiques, ne nous trompons pas d’ennemis. Accuser le wokisme, les politiques de Diversité, Équité et Inclusion (DEI) – cheval de bataille contre les programmes et idéologies racistes, les communautés LGBTIQ+, la lutte contre l’inégalité de genre – n’honore pas les années de combat pour l’équité et la justice sociale. … Le continent africain aura besoin de tous ses enfants pour faire face aux défis structurels qui l’attendent. L’homophobie, la transphobie et le sexisme ne sont que distractions face au massacre qui se prépare (6,3 millions de morts). Tous les activistes doivent être mobilisés. Que l’on soit activiste panafricaniste, militant féministe, militant pour l’environnement et la nature, militant LGBTIQ+, …. Et chacun dans son champ d’action devrait trouver de l’espace pour le bien-être commun. …

La formule « c’est maintenant ou jamais!» sied à la gravité du moment. Nous devons tous agir, urgemment, maintenant. S’informer, s’adapter, se mobiliser, faire front commun, et développer des réponses qui ne laissent personne en arrière.

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