Afrique subsaharienne

Congo : « La décolonisation des luttes LGBT est terminée pas sa désoccidentalisation ! »

De passage à Paris, Jean-Claude Pongault Elongo qui est une figure de la société civile congolaise a eu l’occasion d’exposer récemment sa vision quant à la réarticulation des paradigmes qui sous-tendent les mobilisations sociales en cours en Afrique.

Membre fondateur de Coeur-Arc-ciel, une organisation brazzavilloise et militant investit contre les sérophobies et les discriminations, il a accepté de se livrer dans nos colonnes, tandis que les combats contre l’homophobie sont inévitablement perçus à l’aune des relations géopolitiques dans l’Afrique post-coloniale de 2024.

Icône masculine du « Liputa », un style vestimentaire féminin coloré originaire d’Afrique centrale, Pongault a désormais congolisé son nom et se fait appeler Jean-Claude Doless Mbeli Ya Basakata en lingala (couteau de la tribu des Sakata en français).

Militer et plaider au Congo

76crimes : « Comment en es-tu venu à fonder une organisation LGBT+ et contre le SIDA en République du Congo ? »

Jean-Claude Doless Mbeli Ya Basakata : « Fondé en 2016, Coeur Arc-en-ciel est la 2ème organisation de la République du Congo s’intéressant aux minorités sexuelles et de genre et pour être honnête, je préfère cette terminologie à « LGBT ». En effet, les termes lesbiens, gays, bis et trans sont des concepts occidentaux importés qui se substituent à la richesse du lexique de nos langues qui décrivent déjà peu ou prou ces réalités, à l’instar de « nganga tchibanda » (prêtre habillé en femme) en kimbundu en Angola ou de « kitécha » (3ème genre) en kilouba en République Démocratique du Congo.

Plus largement, en s’appuyant sur la résolution 275 de la Commission Africaine des Droits de L’Homme et des Peuples de 2014 et dans une approche holistique visant à faire reculer l’épidémie du SIDA, nous nous adressons néanmoins à l’ensemble de la société civile, bien que nous ciblons prioritairement les populations clefs qui sont les plus exposées au VIH d’un point de vue épidémiologique ».

76crimes : « Avez-vous développé des innovations en termes de prévention et de sensibilisation en contexte africain ? »

Jean-Claude Doless Mbeli Ya Basakata : « On a développé le plaidoy’art comme outil de désoccidentalisation de nos combats et de nos luttes, car trop souvent nous voulions reproduire au pays des modes d’action inspirés des pays du Nord, mais qui ne véhiculaient pas notre identité symbolique.

De là est né le projet de réaliser une fiction sociale, tirée de l’histoire vraie d’un jeune gay de Brazzaville appelé Michel et dont le père refusait de financer les études, tandis que son frère soutenu par ce dernier a échoué au baccalauréat contrairement au héros du film éponyme.

Nos populations et nos communautés en Afrique centrale sont saturées d’informations et de contenus culturels issus des pays du Nord et de l’Occident et par conséquent, il nous faut à notre tour produire également des récits et des histoires qui mettent en lumière nos réalités, nos vécus, nos luttes, nos heurs, nos malheurs, nos bonheurs, nos conquêtes.

Notre but est de pouvoir narrer une histoire universelle qui se déroule dans un contexte culturel congolais ».

76crimes : « Pourquoi le choix de la fiction sociale plus que le choix du documentaire ? Et pourquoi le choix d’un long métrage pour une première production cinématographique ? »

Jean-Claude Doless Mbeli Ya Basakata : « Le documentaire est un genre cinématographique trop directif qui ne laisse pas suffisamment place à l’imaginaire du cinéphile, tandis que la fiction sociale implique un jeu d’acteurs et de personnages avec des protagonistes qui peuvent éviter de donner à voir une réalité trop frontale.

D’autre part, la fiction sociale induit un travail d’écriture des séquences et du synopsis afin de laisser la part belle à un travail de mise en valeur des éléments culturels et esthétiques congolais, qu’il s’agisse de la liputarisation (NDRL : liputa désigne un pagne en lingala), de la manière de manger avec les doigts ou encore les dialogues en Lari ou en Kituba qui sont les principales langues vernaculaires du Congo.

Néanmoins, l’on aurait tort de penser que l’on ne s’est pas inspiré d’autres productions cinématographiques internationales, notamment le film Bobby Seul Contre Tous« .

Désoccidentaliser l’activisme

76crimes : « Vous parlez de désoccidentalisation, pourtant 64 ans après les indépendances, nous sommes tous plus ou moins occidentalisés, vestimentairement ou parfois religieusement. Ne pensez-vous pas mener un travail d’arrière-garde ou un combat à rebours de l’ère du temps, d’une époque créolisée ? »

Jean-Claude Doless Mbeli Ya Basakata : « Que nenni. Dans la droite ligne des travaux de Charles Gueboguo, il reste un vrai travail d’informations à mener pour faire connaître les origines précoloniales de l’homosexualité en Afrique, car mon histoire n’a pas commencé à Stonewall à New-York, mais à Kinshasa, avec l’émergence du Kipopo* dans les années 70/80 et elle puise ses racines dans le royaume légendaire de Kivimba qui sert de décors à notre pièce de théâtre du même nom.

Si la décolonisation consiste à se débarrasser des oripeaux encombrants d’une colonisation qu’on nous a imposé, la désoccidentalisation vise à nous permettre de nous réapproprier une sous-culture « queer » endogène, tout en valorisant les éléments du patrimoine culturel africain immémoriel, tels que la rumba, au service du plaidoyer national de notre stratégie contre le VIH et les violences basées sur le genre ».

76crimes : « Pourquoi avoir fait le choix de l’élaboration d’une pièce de théâtre, après un film de fiction de long métrage? »

Jean-Claude Doless Mbeli Ya Basakata : « Une pièce de théâtre présente de nombreux avantages par rapport à un film, notamment en termes de budget. Néanmoins, les contraintes existent également et l’on a eu besoin d’une équipe de production pour pouvoir nous accompagner : directeur artistique, metteur en scène, techniciens sons et lumières.

Aussi, il nous a notamment fallu trouver une salle et il nous a fallu faire une captation et un montage vidéo en vue d’une diffusion sur YouTube. Mais une fois passé ces obstacles, on est fiers d’avoir pu réaliser une pièce de théâtre sur un sujet d’intérêt général, comme la lutte contre le VIH, l’usage de la PrEP ou la lutte contre les violences faites aux femmes, sans oublier la sensibilisation à l’homophobie.

Enfin, le medium du théâtre permet à nos membres de pouvoir s’exprimer à travers des chants et des danses traditionnelles grâce auxquels l’on peut communier avec notre public brazzavillois. Et je dois dire, après quelques années de recul que ça marche ».

*Kipopo désigne un langage codé entre membres de la communauté gay de Kinshasa, afin de ne pas être compris du reste de la population.

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