Afrique subsaharienne/Europe

Cameroun: « Que mon histoire fasse changer la loi »

Dans l’interview du journal « Le Parisien », Brenda Biya, la fille du président camerounais Paul Biya, explique la raison de son coming out. Elle souligne aussi les difficultés des relations avec ses proches et son entourage familial, tout en espérant que son geste apportera un changement envers la communauté LGBTQ du Cameroun.

Brenda Biya (Photo de Le Parisien par Olivier Corsan)

COMING OUT

La fille du président camerounais, Brenda Biya, a déclenché une tempête médiatique en publiant une photo d’elle en train d’embrasser sa compagne. Pour rappel, dans son pays, l’homosexualité est passible de prison. 

Brenda Biya triture ses doigts. L’idée même de s’exprimer la rend « anxieuse ». Dimanche 30 juin, la jeune femme de 27 ans a posté sur son compte Instagram (@kingnastyy) une photo d’elle en train d’embrasser sa copine, Layyons, une femme mannequin brésilienne de 25 ans. Elle accompagne sa photo d’une légende en anglais : « PS : Je suis folle de toi et je veux que le monde le sache ».

Or, Brenda n’est pas n’importe qui, puisqu’elle est la fille du président camerounais Paul Biya, 91 ans, le chef d’Etat le plus âgé au monde. Or, au Cameroun qu’il dirige d’une poigne de fer depuis 1982, tout comme dans 26 autres nations d’Afrique, l’homosexualité est illégale et elle est même passible de 5 ans de prison.

D’ailleurs, à ce jour, une vingtaine de personnes sont actuellement incarcérées dans ce pays pour avoir eu des relations sexuelles et affectives avec une personne du même genre. Ainsi, consciente du « message fort » que représente sa prise de parole, Brenda a accepté de se confier à la presse, chez elle à Genève (Suisse), sur les rives cossues du lac Léman.

Le Parisien : « Comment allez-vous depuis votre publication sur Instagram ?« 

Brenda Biya : « Je me sens mieux. Je suis soulagée. J’ai reçu beaucoup de soutien de la part d’organisations camerounaises et occidentales. Des gens m’ont souhaité du courage. Mais j’ai aussi reçu des réactions négatives, homophobes. Il y en a eu de très violentes, que je suis encore en train de digérer. Je me dis que ça va passer, comme tout ».

Le Parisien : « Pourquoi acceptez-vous de parler aujourd’hui ? »

Brenda Biya : « C’était important d’expliquer pourquoi j’ai publié cette photo. Certains disent que j’ai fait ça pour le buzz mais c’est bien plus que ça. Il y a plein de gens dans la même situation que moi, qui souffrent à cause de ce qu’ils sont. Si je peux leur donner de l’espoir, les aider à se sentir moins seuls, si je peux envoyer de l’amour, j’en suis ravie. Parler, c’est l’opportunité d’envoyer un message encore plus fort ».

Le Parisien : « Vous êtes la fille du président du Cameroun. Qu’est-ce que cela implique ?« 

Brenda Biya : « C’est beaucoup de pression. Parce que les gens ont beaucoup d’attente envers vous. J’ai toujours pensé que je n’étais pas vraiment faite pour ce rôle. Je le vois un peu comme une cage dorée. Je suis un peu le mouton noir de ma famille. Quand j’ai quitté le Cameroun au collège pour la Suisse, ça m’a un peu libérée. Vous avez grandi dans un pays où l’homosexualité est illégale ».

Le Parisien : « Comment avez-vous appréhendé votre sexualité ? »

Brenda Biya : « J’ai eu mon premier crush pour une fille quand j’avais 16 ans mais j’ai eu du mal à l’accepter. J’étais dans le déni. Je connais les traditions de mon pays, et pour moi c’était inenvisageable. À l’époque, j’étais persuadée que même si un jour j’arrivais à avoir une relation avec une femme, cela resterait quelque chose de privé. J’ai cru que j’allais devoir le cacher toute ma vie à ma famille et au monde. Je n’avais pas l’impression d’être complètement moi. Puis j’ai eu ma première relation avec une femme en première année d’université et j’ai commencé à m’affirmer un peu plus. Je l’ai dit à mes amis camerounais. Ça les a étonnés mais ils m’ont acceptée telle que j’étais. Ça a été un soulagement pour moi ».

Le cliché de Brenda Biya et sa copine Layyons publié sur Instagram.

Le Parisien : « Pourquoi avez-vous officialisé votre relation sur les réseaux sociaux ?« 

Brenda Biya : « Je n’en ai parlé à personne, pas même à ma copine. J’ai surpris tout le monde. Ça fait huit mois qu’on est ensemble. Je l’ai déjà amenée trois fois au Cameroun mais sans jamais vraiment dire qui elle était pour moi. J’avais aussi posté des photos avec elle sur mes réseaux et il y avait des spéculations. Mais ce n’était pas clair. Je pensais l’annoncer depuis un moment. Maintenant, je me sens libre ». 

Le Parisien : « Quelle a été la réaction de votre famille ?« 

Brenda Biya : « Ils n’étaient pas au courant. Mon frère m’a appelée le premier. Il était en colère, surtout à cause de la manière dont je l’avais fait, parce que je l’avais annoncé sur les réseaux avant de lui en parler. Je le comprends, mais je lui ai expliqué que si j’étais venue vers eux, ils auraient ignoré la conversation, tourné autour du pot ». 

Le Parisien : « Et votre père ? »

Brenda Biya : « Ensuite, ce sont mes parents qui m’ont appelée. Ils voulaient que je supprime la publication. Mais pour moi, c’était comme faire un pas en arrière et j’avais déjà sauté le pas. Ce n’était pas qu’un post : cela signifiait s’accepter soi-même. Depuis, c’est silence radio. Aimeriez-vous que la loi qui punit les homosexuels au Cameroun change ? Cette loi existait avant que mon père soit au pouvoir. Je la trouve injuste et j’ai l’espoir que mon histoire la fasse changer. Les mentalités sont en train d’évoluer au Cameroun, notamment chez la jeune génération. Cela prendra certainement du temps mais je pense que les choses peuvent bouger. C’est peut-être trop tôt pour qu’elle disparaisse complètement mais elle pourrait être moins stricte. On pourrait d’abord supprimer la peine de prison ». 

Le Parisien : « Comment envisagez-vous l’avenir ? » 

Brenda Biya : « C’est encore très flou. Je peux perdre beaucoup : froisser les liens avec ma famille, ne plus avoir le droit d’aller dans mon pays, être mise en prison… Mon souhait le plus cher serait d’avoir une conversation directe et ouverte avec mes parents où on mettrait tout à plat. J’ai l’espoir que ça arrive mais d’abord, je les laisse digérer. Moi aussi d’ailleurs, je suis toujours en train de digérer ma propre situation ».

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