Amériques

Saint-Domingue : Des vies entravées par un mur

Saint-Domingue est un terme un peu désuet en français qui désigne les deux parties de l’île devenues aujourd’hui Haïti depuis 1804 et la République dominicaine depuis 1844. On a préféré utiliser ce terme à « Haïti » emprunté au taïno et qui désigne aujourd’hui la république éponyme ou à « Hispaniola », terme issu de la colonisation espagnole, lors de la découverte de l’île par Christophe Colomb en 1492.

A travers des réactions et des entretiens, 76crimes a voulu sonder les réactions des personnes LGBT+ vivant de part et d’autre d’une frontière à présent fermée entre les deux pays depuis le 15 septembre dernier, tandis que se construit activement en parallèle, depuis février 2022, un mur en béton dont la base fait 1,50 mètres de hauteur.

Dieusel Guerrier (psychologue chez Héritage Pour La Protection Des Droits Humains) : « Luis Abinader, le président dominicain a pris comme prétexte le percement d’un petit canal d’irrigation par les paysans haïtiens au niveau d’un fleuve côtier frontalier, appelé la rivière du massacre, pour fermer la frontière entre les deux pays qui est longue de 375 kilomètres. Cette rivière tient son nom d’un ethnocide commis contre les populations noires haïtiennes vivant dans cette partie de la République Dominicaine mitoyenne d’Haïti, en 1937, sur ordre du dictateur Rafael Leonidas Trujillo (1891-1961). Au total près de 20 000 haïtiens ont trouvé la mort.

On vit sur une seule et même île, bien qu’il y ait deux pays, donc forcément l’on a 2 perdants. Haïti est le second débouché commercial de la République Dominicaine après les États-Unis, tandis que les petits commerçants et négociants haïtiens qui allaient s’approvisionner de l’autre côté de la frontière doivent trouver d’autres fournisseurs.

Pour les communautés LGBT+ haïtiennes, la République Dominicaine permettait d’échapper à l’homophobie qui prévaut ici en Haïti, car là-bas, les mœurs sont plus permissives. Cependant, les récentes mesures prises par les autorités dominicaines poussent de nombreuses personnes à revenir de gré ou de force en Haïti, à cause du racisme ambiant qui est encouragé par le parti révolutionnaire moderne au pouvoir à Santo-Domingo ».

76crimes : « Et comment vivent les Haïtiens qui sont en République Dominicaine ? Quelle est ton expérience ? »

Hector Rochefort (pseudonyme) : « Je vis et je travaille en république dominicaine à Bavaro, je suis un bisexuel haïtien et j’ai d’ores et déjà fait partir ma famille au Mexique, car ici les services de l’immigration ont décidé de ne plus renouveler les titres de séjour des personnes haïtiennes qui vivaient avant cela en règle. Le changement a été brutal et rapide et moi-même j’ai conscience que malgré mon emploi stable et bien payé, je suis sur la sellette. J’envisage de faire comme tout le monde, rejoindre ma famille au Mexique pour ensuite me rendre aux États-Unis clandestinement, avant que Trump et les républicains n’arrivent au pouvoir. De toute façon, je ne peux plus retourner vivre dans un pays dans l’état dans lequel se trouve Haïti ».

76crimes : « Quelle est la réaction de l’État haïtien ? Celle de la société civile ? Et est-ce que certains acteurs de la vie économique et sociale tirent parti de la fermeture de la frontière ? »

Dieusel Guerrier : « Les acteurs de la société civile haïtienne sont vent debout contre la construction du mur et le racisme anti-noir en République Dominicaine. Sinon, dans l’ensemble, l’État haïtien impuissant reste très passif face à la construction du mur ».

Dominique Rebel Saint-Vil (responsable de l’Organisation Trans d’Haïti – OTRAH) : « Le mur et la frontière, ainsi que le chaos et la violence que tout le monde cherche à fuir en Haïti ne sont pas une aubaine perdue pour tous, puisque les 45 minutes d’avion entre Port-au-Prince et Santo-Domingo coûtent plus de 800 dollars américains pour un billet aller-retour. Au moins faut-il y voir le fait que la frontière aérienne n’est pas tout à fait hermétique, mais cela a un coût que seuls les hommes d’affaires ou les étrangers peuvent se permettre de payer, le plus souvent ».

Une réflexion sur “Saint-Domingue : Des vies entravées par un mur

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