Amériques

Guyane française : « 500 euros, le prix de ma vie! »

La rédaction de 76crimes revient sur l’agression à forte connotation homophobe, subie il y a presque un an jour pour jour, par notre collègue, Moïse MANOËL-FLORISSE, en Guyane française, à Saint-Laurent du Maroni, c’était le 6 avril 2021, en soirée. Un jeune délinquant qui l’harcelait depuis plusieurs semaines l’a poursuivi en pleine rue, avec un couteau à la main, dans l’intention de le « planter », pour reprendre les mots de l’assaillant.

Vue du Maroni, juin 2020 ; @moisemanoelflorisse

Interview de Moïse MANOËL-FLORISSE, réalisée par Bruno AGAR, dans le courant du second semestre de l’année 2021.

Bruno : Quels ont été les développements consécutifs à l’attaque dont tu as été l’objet ?

Moïse : « Suite à mon agression et du fait de conditions de vie très difficiles, j’ai pris la décision de rentrer en France hexagonale. Le quartier dans lequel je vivais était dépourvu de nombreux services publics essentiels : absence d’éclairage public et de ramassage d’ordures, entre autres. C’est malheureusement très banal en Guyane.

Dans le courant du mois de juillet 2021, plusieurs mois après mon agression, la gendarmerie m’a contacté, alors que j’étais déjà établi dans le Val de Marne, pour me faire part de l’arrestation et du placement en garde à vue du jeune voyou qui m’a agressé. Je ne m’y attendais même plus, à vrai dire. Je pensais que cette affaire n’aurait guère eu de suite favorable et qu’elle se serait perdue dans les limbes et les méandres administratifs de la gendarmerie locale, en sous-effectif. J’ai ainsi vécu cet appel téléphonique comme un premier sursaut, alors que j’étais toujours sous le trauma des derniers mois écoulés.

Finalement l’audience de comparution de mon agresseur s’est tenu le 8 septembre, auprès de l’antenne du tribunal pour enfant de Cayenne, à Saint-Laurent du Maroni et ce fut de nouveau une divine surprise, car je ne m’attendais pas à pouvoir bénéficier de délai d’instruction de mon dossier judiciaire dans de si brefs délais. ADHEOS, MOUSSE et STOP HOMOPHOBIE se sont constituées parties civiles dans ce dossier ».

Palais de justice de Saint-Laurent-du-Maroni ; @cdad-guyane

Bruno : Quelle décision a été rendue par la justice ?

Moïse : « Le jeune voyou de 15 ans et demi a écopé d’un suivi socio-judiciaire jusqu’à sa majorité et son responsable légal a été condamné à devoir me verser 500 euros de dommages et intérêts.

Voilà, 500 euros, tel est quelque part le prix d’une vie qui aurait pu être brisée. Tel est le prix d’une vie qui aurait pu trépasser, s’arrêter voire s’estomper, dans une banale tragédie sous les moiteurs des tropiques. Ainsi, j’aurais pu me retrouver avec une carotide sectionnée, mais j’aurais pu également me retrouver mutilé avec un oeil de verre, à l’instar d’un militant des droits des personnes LGBTI, qui a été sauvagement éborgné, quelques mois auparavant, dans un autre territoire ultramarin.

Bien évidemment, ces attaques ignominieuses qui ciblent les défenseurs des droits humains et plus particulièrement les défenseurs des droits des personnes LGBTI, dans les Antilles-Guyane, ne doivent rien au hasard. Seulement, en dépit des insultes homophobes manifestes et réitérées qui ont parfois accompagné et émaillé les multiples attaques dont j’ai été l’objet, la justice est restée muette sur cette question et la circonstance aggravante de l’homophobie n’a pas été retenue, lors de la demande de requalification des faits.

Par conséquent, mon assaillant a été jugé et condamné comme s’il s’agissait d’une agression sans mobile. La condamnation a été décidée sur la base de faits délictueux sans se soucier des motivations de mon agression. Je juge cela purement et simplement scandaleux. Pour moi, il s’agit d’un manquement dans la recherche de la vérité ».

Bruno : Quelle impression cela vous laisse t-il ?

Moïse : « Tout cela me laisse un goût très amer avec des émotions entremêlées de colère, également. Peut-être que si j’étais décédé, tout cela aurait été reconsidéré différemment. Peut-être que si j’étais riche et fils de notable, le jugement aurait été plus sévère. Je n’en sais rien, mais j’ai des doutes et il me faut pouvoir les évacuer. Je pense que si les faits étaient intervenus à Paris par exemple, le jugement aurait été probablement différent. Des fois, on a l’impression qu’il y a une justice pour l’Hexagone et une autre pour les Outre-mer. Après, c’est un sentiment.

Aussi, je dois me débattre pour vivre avec les séquelles psychologiques et mentales liées à l’agression en elle-même, les attaques qui l’ont précédée, ainsi que le contexte social qu’il y avait autour ».

La plaie demeure encore vive chez l’interviewé, qui éclate en sanglots à ce moment de l’entretien.

« Quand on est une personne LGBTI non-blanche en zone rurale, dans un département d’Outre-mer pauvre, très peu pourvu en services publics, on est très vulnérable, car on est très isolé et très invisibilisé, en raison de l’éloignement, du manque de transport et de la résignation face à une forme de relégation politique qui tient lieu d’ordre social. Pourtant, nos vies ne comptent pas moins.

En effet, ce que je trouve le plus révoltant, c’est l’indifférence qu’a suscité mon agression, dans une ville, il est vrai, livrée à l’insécurité. Du côté des personnes LGBTI vivant sur place, l’attaque que j’ai vécu à même soulevé des sarcasmes. Quand j’ai eu besoin d’exprimer mon mal-être, on m’a renvoyé vers un groupe pornographique sur WhatsApp. Auprès de personnes qui me sont apparentées à Cayenne, on a même incriminé mes publications sur Facebook pour pouvoir expliquer le geste de mon agresseur. J’en suis resté coi.

A l’exception de Gay Attitude Guyane qui m’a adressé un message de soutien, je tiens pour partie responsable – et non coupable – la communauté LGBTI de la ville où je résidais, dans l’attaque à laquelle j’ai dû faire face. Une attitude simple et responsable aurait pu consister en davantage de vigilance à l’égard des uns et des autres, pour pouvoir faire remonter auprès des autorités, les signaux « faibles ou intermédiaires » de l’homophobie ordinaire : insultes, lancer de bouteilles, jets de roches, bousculades, menaces, être suivi dans la rue par un cycliste, devoir changer de route pour éviter les ennuis, etc…Vous savez, Saint-Laurent du Maroni, c’est un gros village. Pourtant, je n’ai pas bénéficié de ce travail basique de prévention de l’homophobie. Et un jour, il faudra s’interroger sur le décalage entre les missions de la Dilcrah* en Guyane et la situation d’abandon dans laquelle se retrouvent les victimes de LGBTphobies sur place.

Aussi, on n’a pas le droit de refuser de venir en aide à une personne en danger de mort, parce qu’elle dénonce l’ethnocentrisme et l’entre-soi de la communauté LGBTI blanche de Guyane. C’est inqualifiable ».

*Dilcrah : Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT

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