Afrique subsaharienne/Foi et religion/International

Sénégal : Être gay et résister quand des marabouts qui dévoient l’Islam ont le pouvoir

Souleymane DIOUF* (pseudonyme) livre une courageuse interview suite à son agression survenue le 05 Octobre dernier, au cours de laquelle il a été tailladé aux mains et aux avant-bras, par les agents d’une milice religieuse paramilitaire dont l’impunité pose question pour la fragile démocratie sénégalaise et l’état de droit dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.

Image de la grande mosquée de Touba (Photo courtesy of Amazon.com)

Propos recueillis au téléphone par Moïse MANOEL

Depuis la dernière arrestation d’un jeune gay, filmé par Xudamoul Xadim (dahira mouride de Touba), avez-vous eu des nouvelles de cette victime ?

« Depuis cette arrestation, notre collectif (collectif FREE) a cherché à retrouver trace de cette victime. Hélas, les persécutions homophobes sont quotidiennes à Touba et nous ne savons toujours pas à l’heure actuelle si ce jeune homme est toujours en vie, ni où il se trouve.

Carte du Sénégal – Source : Encyclopaedia Universalis

Nous-mêmes, sommes traqués sur place. On cherche à nous déloger de la région de Diourbel et nous devons relever le challenge de venir en aide aux victimes d’homophobie, tout en faisant l’objet d’une surveillance étroite et de menaces régulières et répétées, sans que les autorités ne s’en émeuvent, en termes d’état de droit. Les milices religieuses à Touba, sont en roue libre et jouissent de l’impunité la plus complète, ainsi que leurs donneurs d’ordre, à savoir les marabouts mourides.

Depuis la rafle du 20 Septembre dernier, avec l’arrestation de 10 jeunes hommes gays, les choses ont très clairement empiré sur le terrain. Et la situation continue de se dégrader avec les appels à la haine lancés par les marabouts contre les personnes LGBT. Sur place, le rapport de force nous est très défavorable, mais nous nous efforçons de résister, bien que nous ne bénéficions pas d’appui financier au niveau national. Notre planche de salut nous vient le plus souvent de nos amis et bailleurs providentiels extérieurs à la région.

Les marabouts essaient d’imposer leur loi par la peur et la contrainte ou sinon ils font usage de leur puissance financière pour conditionner les habitants à leurs discours de haine. Dans ce climat et ce contexte, pour des questions de sécurité, nous manquons de bénévoles au sein du collectif FREE. Les gens hésitent à se montrer sur le terrain. Etre activiste à Touba et dans sa région est très difficile. Si je ne suis pas là, les choses prennent plus de temps à se faire, en termes de coordination, car je suis l’activiste le plus expérimenté ».

Depuis ton agression, en date du 5 Octobre 2020, as-tu des nouvelles de l’enquête menée par les gendarmes ?

« Je n’ai toujours pas de nouvelles de l’enquête. Des échos que j’en ai, ça reste au point mort. Il en est toujours ainsi, dès qu’il s’agit d’agressions ciblant des minorités sexuelles.

De mon côté, consécutivement à cette agression, j’ai perdu mon travail, j’ai perdu confiance en moi et les moult menaces que je reçois me rendent méfiant.

J’ai même dû déménager. Malgré tout, des individus fanatisés arrivent aujourd’hui encore à m’identifier sur facebook, où je reçois des torrents d’injures et bien pire encore sur mon fil de messagerie.

Comment peut-on encore vivre dans son propre pays et ne pas être en sécurité du fait de sa propre orientation sexuelle, en 2020 ? »

L’association LGBT ADHEOS a sollicité le Ministère de l’Intérieur français, pour qu’aucune délivrance de visa ne soit accordée au sein de l’espace Schengen à Sérigne Cheikh Lo Ngabou, responsable de la milice Safyatoul Haman.

Face à l’internationalisation de l’indignation suscitée par les agissements des milices paramilitaires religieuses et homophobes, quelle a été la réaction des leaders religieux sénégalais ?

« Ils sont contrariés. Ils pensaient pouvoir garder la situation sous contrôle et que l’impunité locale des milices leur permettrait de jouir d’une certaine quiétude lors de leurs déplacements à l’étranger. Vous savez, les marabouts tiennent les homosexuels avec le plus grand mépris au Sénégal et ils ne pensaient pas que des personnes LGBT puissent un jour faire pression sur les instances européennes en évoquant l’absence d’état de droit à Touba.

La Grande Mosquée de Touba. (Photo de Wikipédia)

Maintenant les marabouts mourides vont essayer de jouer de leur influence au sein de l’appareil d’Etat sénégalais, pour essayer de retrouver les personnes instigatrices au Sénégal de ces demandes de sanction, en lien avec le reste de la communauté LGBT internationale. Des fois, il se dit que des listes de noms circulent.

En attendant, pour l’heure, l’Union européenne n’a pas encore prononcé de sanction à l’encontre de Serigne Cheikh Lo Ngabou. D’autre part à l’échelle du Sénégal, au-delà de Touba, des organisations extrémistes telle que JAMRA ont pignon sur rue. Elles véhiculent des messages extrêment nocifs, toxiques et « radioactifs » à l’encontre des personnes LGBT, avec des appels aux meurtres. L’islam radical, n’a pas sa place dans le monde musulman. L’islam est une religion de tolérance. Dès lors que l’on sort de ce cadre, l’on a affaire à des personnes djihadistes. Notre rôle en tant qu’activiste LGBT est d’évaluer la dangerosité de ce type d’individu ».

Quelle place tient la société civile dans ce contexte d’homophobie, face aux leaders religieux ?

« Ce que l’on constate en tant qu’activiste, c’est que la société civile ne s’implique pas, face aux actes d’homophobie encouragés par les marabouts. En cas d’agression, nous ne sommes pas accompagnés. Il y a une absence ou un manque de stratégie de la part de la société civile, quant aux enjeux de sécurité des activistes LGBT en danger de mort.

Quand je vois ce qui m’arrive et la réaction de la société civile, je suis profondément déçu. Il n’y a que les activistes gays qui ne soient pas protégés. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et l’appui de la communauté LGBT internationale. Je suis un des derniers activistes LGBT à être encore présent au Sénégal. Certains d’entre nous ont dû partir ou fuir pour se reconstruire une vie sous d’autres cieux. Nous ne sommes qu’une poignée, très déterminée à être restée au Sénégal ».  

N’y a-t-il pas une hypocrisie des leaders religieux face à l’homosexualité ?

Foule de pélerins à Touba avant le Magal. (Thomas Delattre photo courtesy of Le Journal International)

« Si l’on se réfère à la dernière victime, celle arrêtée le 08 Octobre dernier, c’est son propre marabout qui l’agressait sexuellement depuis son enfance. Cependant son violeur n’a été inquiété ni au sein de la confrérie mouride, ni par la justice sénégalaise. Les parents des talibés au Sénégal ont tendance à rester dans le déni, plutôt que de tenir compte des récits de viols que subissent leurs fils.

Il n’est pas rare d’entendre les marabouts dire que pour avoir de l’argent, il faut faire du grigri et coucher avec des homosexuels. Ils font du mysticisme qu’ils mélangent aux préceptes islamiques. Les homosexuels et les albinos sont particulièrement vulnérables à ces pratiques ésotériques, pourtant répandues. Il se dit que même des personnalités de la haute société s’y adonnent ».

Comment vois-tu l’avenir pour les personnes LGBT au Sénégal, ainsi que pour toi-même ?

« L’avenir de la communauté LGBT au Sénégal, risque d’être assez difficile, car l’Etat sénégalais ne cherche pas à protéger ce groupe social, des moult abus auxquels il fait face.

Au sein des confréries, les marabouts disposent de milices qui peuvent agresser des personnes LGBT à tout moment. S’il n’y a pas de changement dans les lois et dans les institutions dans les années à venir, le futur risque d’être très compliqué.

Une personne LGBT persécutée, c’est une personne sans logement, sans travail, sans formation. Dans ces conditions, comment peut on parler de faire reculer la prévalence du VIH/SIDA chez les gays, par exemple. C’est un des nombreux défis auquel est confronté le Sénégal. A un moment donné pour améliorer les indicateurs de santé, il faut faire reculer les discriminations.

A titre personnel à présent, je ne me vois pas encore un avenir se dessiner, car mon présent se vit toujours en pointillés. Ma vie personnelle est toujours très menacée et mes motifs d’espoir reposent en ce moment, davantage sur des synergies avec l’international, que sur des dynamiques de changement pouvant provenir de mon propre pays. Et ça me désole ».

Les personnes et organisations souhaitant pouvoir apporter un concours financier au collectif FREE peuvent écrire à l’adresse suivante : collectiffree@gmail.com.

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