Afrique/Europe

Pourquoi des lesbiennes africaines boycottent un atelier LBT

Edinedi d'AFTA Togo tenant la toile confectionnée par les participantes pour les partenaires. (Photo par Erin Royal Brokovitch)

Edinedi d’AFTA Togo tenant la toile confectionnée par les participantes pour les partenaires. (Photo par Erin Royal Brokovitch)

Par Colin Stewart et Erin Royal Brokovitch

Quatre organisations de femmes lesbiennes, bisexuelles et queer ont boycotté un atelier au Cameroun organisé par deux associations LGBT — l’une basée en France, l’autre au Cameroun. Les objections — sur lesquelles les participantes à l’atelier ne sont pas d’accord : « le caractère impérialiste, paternaliste et patriarcal de ce projet » et le manque de participation des femmes à « la tête de proue de l’organisation de cet atelier » et « toutes les femmes à l’origine du projet (en 2012 et 2014)» .

L’atelier, du 20 au 24 février à Yaoundé au Cameroun, avait l’objectif de faciliter la mise en réseau des femmes lesbiennes, bisexuelles, et trans* d’Afrique francophone. Il était financé par l’association Solidarité International LGBTQI, baseée à Paris. L’organisation de l’atelier a été facilité par l’association Humanity First Cameroun, basée à Yaoundé, une association de défense des droits des LGBT ayant en son sein une cellule genre dédiée aux questions spécifiques des lesbiennes.

Premier coup de tonnerre: AVAF jette un pavé dans la marre

Logo de Solidarité Internationale LGBTQI

Logo de Solidarité Internationale LGBTQI

Mais le 11 février, l’association camerounaise AVAF (Association pour la valorisation de la femme) a annoncé via un communiqué son intention de ne pas participer à l’atelier. C’était le premier acte du boycott. Le communiqué est diffusé dans tous les réseaux gays, lesbiens et LGBT.

Au Cameroun, les associations et activistes devant participer à l’atelier parmi lesquelles Lady’s Cooperation, Alternatives-Cameroun de Douala,  AFTA Togo, et des activistes de la Côte d’Ivoire et Burkina Faso,  n’ont pas changé pas leurs plans. Humanity First se veut rassurant.

Mais la polémique enfle, elle est devenu internationale.

L’organisation de l’atelier est fragilisée dans un tel contexte, du point de vue de la sécurité des participantes, de leurs confirmations et les modalités logistiques qui vont avec.

Extraits du communiqué de l’AVAF :

Toutes en marche et ensemble !

Logo de l'AVAF

Logo de l’AVAF

Chère communauté, chères bénéficiaires,

Notre organisation a été sollicitée pour participer à un atelier organisé par Solidarité Internationale LGBT (SIL) du 20 au 24 février à Yaoundé portant sur le « développement de dispositifs afin d’améliorer la visibilité des féministes francophones d’Afrique » auprès des institutions politiques nationales, régionales et internationales.

Notre association a le regret de décliner la proposition de sa participation à ce projet qui n’a pas été conçue avec la collaboration la plus large possible du mouvement lesbien en marche au Cameroun et en Afrique francophone.

Nous recommandons le rapprochement avec les réseaux et organisations déjà en place en Afrique francophone tels que la Coalition des lesbiennes africaines (CAL) ou The Queer African Youth Network (QAYN).

En tant que militantes, au sens noble du terme, nous travaillons pour notre communauté lesbienne avec toutes les forces qui veulent bien nous soutenir!

À contrario, nous souhaitons mettre un terme aux initiatives qui desserviront notre cible et les militantes qui travaillent bénévolement sur le terrain pour faire avancer leurs droits et non les mettre en danger. Il en va de notre responsabilité.

— AVAF, pour un mouvement large et solidaire — Sandrine ATEH

Dans cette effervescence de défiance vis-à-vis de la SIL, le 18 février, la Coalition of African Lesbians (CAL)  publie à son tour ce communiqué:

Boycott de l’atelier organisé par Solidarité Internationale (France) sur le thème : « Ensemble, soutenons les mouvements de femmes LBT d’Afrique francophone »

Dakar, Douala, Ouagadougou, Yaoundé, le 18 février 2017 —

Logo du Coalition of African Lesbians

Logo du Coalition of African Lesbians

Du 20 au 24 février 2017 aura lieu à Yaoundé, un atelier suivi qui marque le début d’un projet dont l’objectif est de faciliter la mise en réseau des femmes Lesbiennes, Bisexuelles, et Trans* d’Afrique francophone. Malgré l’immense intérêt que nous portons à une telle initiative, nous, organisations de femmes lesbiennes, bisexuelles, et queer ici représentées à savoir QAYN (Queer African Youth Network), AVAF (Association pour la Valorisation de la Femme), ELLES Cameroun et Sourire de Femmes avons décidé de boycotter toute participation à cet atelier.

Trois arguments centraux motivent notre décision :

Premièrement, le caractère impérialiste, paternaliste et patriarcal de ce projet. Le projet a été entièrement conçu et est dirigé par la Solidarité Internationale LGBT (SIL), association française dirigée par des hommes. Puis, une association camerounaise a été choisie, après que SIL ait essuyé plusieurs refus ailleurs dans la région pour porter un visage local dans sa mise en œuvre. Nous pensons qu’il est très prétentieux pour un organisme du Nord de porter un tel projet en réfléchissant et en définissant les priorités pour le mouvement à la place des actrices présentes. Les lesbiennes, bisexuelles et queer africaines francophones existent et un mouvement est déjà constitué. Concevoir une telle initiative sans leur implication à la base et leur demander d’y adhérer participe d’une vision colonialiste et arrogante. L’amélioration de la visibilité des LBT francophones ne peut se faire au mépris du travail déjà abattu.

Deuxièmement, cet atelier est en totale contradiction avec ses objectifs. Comment améliorer la visibilité des LBT si celles-ci sont relayées au rang d’invitées ? Ne devraient-elles pas être la tête de proue de l’organisation de cet atelier ? Les actions dites de visibilité ne cachent-elles pas d’autres aspirations publicitaires et des logiques de positionnement personnel sur un « marché » gay et lesbien en Afrique francophone ? Nous sommes contre une instrumentation de nos corps, de nos luttes, de nos idées et de nos mobilisations à ces fins.

Enfin, nous dénonçons le fait que toutes les femmes à l’origine du projet (en 2012 et 2014) dont l’atelier/projet est issu en aient été écartées. En effet, elles avaient dénoncé la manière colonialiste et patriarcale qui guidait la réflexion et la mise en œuvre de ce projet. En tant que féministes queer et engagées dans la promotion du leadership féminin dans la lutte pour la reconnaissance des droits humains des LBT, cette absence est inacceptable. Par solidarité pour ces pionnières du mouvement nous déclinons notre participation à cet atelier et appelons au boycott de ce projet.

Logo du Queer African Youth Network

Logo du Queer African Youth Network

Il est absolument important que le mouvement LBT se construise de manière inclusive et participative, et du bas vers le haut. Loin de vouloir créer une quelconque division, nous appelons plutôt à la réflexion, au dialogue, à un véritable processus participatif venant de la base, c’est-à-dire des premières actrices concernées. Nous. « Seules on va certes plus vite, mais ensemble, on va plus loin ».

Signatures :
AVAF, Cameroun
ELLES, Cameroun
QAYN [Queer African Youth Network]
Sourire de Femmes, Sénégal
Coalition of African Lesbians (en solidarité)

Le boycott et l’atelier

Dans cette atmosphère, ELLES,  signataire d’un communiqué sur l’atelier aura changé d’avis et entré dans le boycott. Mais c’est la démarche de Sourire de Femmes au Sénégal qui déroute les organisateurs, car ils confient avoir eu la confirmation de la participante le jour même où elle doit voyager, ce même jour (le 18) où le communiqué conjoint avec QAYN et ELLES Cameroun est publié.

Malgré toute cette campagne, les 13 autres participantes répondront présentes à l’atelier qui a débuté effectivement le 20 février à l’hôtel TOUNGOU à Yaoundé.

L’élément perturbateur viendra encore pendant l’atelier avec cette ultime communication d’un responsable de la QAYN qui signe un communiqué entre autres  sur sa page Facebook.

Face à tout ceci, les participantes conviennent d’un droit de réponse qu’elles se réservent. Mais droit de réponse qu’elles réservent à la fin de l’atelier pour souci de sécurité et sérénité durant l’atelier.

En échangeant avec elles, l’on perçoit un sentiment unanime face à cette situation : Elles ont en âme et conscience accepté prendre part à cet atelier dont elles soulignent l’importance. Elles ne se reconnaissent pas nécessairement dans les considérations des communiqués, mais expriment une solidarité maintenue avec les activistes qui ont boycotté. L’une d’elles, Edinedi ESSIOMLE, présidente de l’ATFA au Togo, explique sa démarche ainsi :

« Je suis d’abord femme, bisexuelle,  avant d’être activiste et artiste plasticienne. Je ne connaissais pas la genèse du problème, de l’histoire. J’ai été invité suite à un formulaire rempli l’année dernière. Quand la polémique est survenu, j’ai  fait suivre le mail reçu via une plateforme,  aux organisateurs qui m’ont rassuré. Pourquoi donc ne pas contribuer pour l’émergence, l’épanouissement des générations de LBT futures, à travers notre engagement actuel ? Moi en tant qu’activiste, je suis prête à travailler avec tout le monde qui partage ma lutte, la cause que je défends ».

La toile qui sera exposée au Togo. (Photo de Erin Royal Brokovitch)

La toile qui sera exposée au Togo. (Photo de Erin Royal Brokovitch)

Un engagement particulier d’Edinedi, participante très remarquée à cet atelier, qui se traduit aussi par la confection des toiles de peinture qui expriment son combat. À ce sujet, elle déclare : « Tout le monde à travers le monde qui veut soutenir la cause, récolter des fonds peut me demander de confectionner des toiles engagées ».

Une toile a d’ailleurs été conçue pas les participantes à l’atelier, sous son lead pour partager aux partenaires. (Voir ci-dessus, en haut de cet article.)

Vendredi, l’atelier se termine dans de bonnes conditions, mais des interrogations, au-delà de la déclaration des participantes, demeurent:

  •  Quelles seraient les relations appropriées qui permettraient aux organisations du Nord Global, telles que la SIL, de travailler de manière productive avec les organisations LBT dans le Sud Global?
  • Les organisations de lesbiennes peuvent-elles travailler de manière productive avec des organisations LGBT, en particulier celles menées par des hommes gais, mais qui aussi représentent les lesbiennes?
  • Le conflit entre QAYN, ses partenaires, SIL et Humanity First aurait-il pu être évité pendant ou après les discussions préliminaires entre QAYN et SIL au sujet de l’atelier?
  • Est-ce que la controverse est liée, au moins en partie, à la concurrence pour le leadership des réseaux LBT en Afrique francophone?
Logo de Humanity First Cameroon

Logo de Humanity First Cameroon

Les retombées des discussions de la déclaration des participantes à l’atelier et de la position que la SIL va exprimer donneront peut-être des perspectives à cette situation.

Toujours est-il que dans ce climat sous haute tension, Humanity First Cameroon aura gardé le sang froid dans l’organisation, la gestion de la sécurité de toutes les participantes, et réussit à garantir que tout se passe dans de bonnes conditions, ce qui faisait l’objet de réelles inquiétudes au vu de l’ampleur de la polémique. Véritable démonstration de leadership.

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2 réflexions sur “Pourquoi des lesbiennes africaines boycottent un atelier LBT

  1. Pingback: Boycott lesbien: Les participantes et la SIL reagissent | 76 Crimes en français

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